EDITO⎢Ellipses
« L’homme n’est pas un cercle à un seul centre ; c’est une ellipse à deux foyers. Les faits sont l’un, les idées sont l’autre.»
Victor Hugo Les Misérables (1862)
L’équilibre de l’homme reposerait donc sur cette double exigence ? Observer le réel d’un côté, penser le monde de l’autre.
Il est vraisemblable qu’en 1862, au moment où Hugo achève Les Misérables, la plupart des intellectuels devaient le rejoindre sur cette belle image.
Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette géométrie ? Les faits, ce premier foyer, sont devenus une matière malléable. À l’ère des réseaux sociaux et de l’information instantanée et en continu, ils sont tordus, tronqués, instrumentalisés. On ne cherche plus la vérité, on fabrique sa vérité. Les faits ne sont plus des points d’appui communs, mais le plus souvent transformés en munitions dans une guerre d’opinions permanente.
Quant aux idées, ce second foyer qui devrait illuminer notre condition, elles se sont tragiquement appauvries, ou, bien souvent, la pensée n’est plus un outil d’élévation mais une arme de destruction. Les idées ne servent plus à construire, à comprendre, à réparer : elles servent à abattre, à humilier, à condamner.
Le danger est précisément là : lorsque l’homme transforme les faits, le réel, et que ses idées, sa pensée, ne sont plus orientées vers l’amélioration de la condition humaine, alors ses propres failles deviennent la source nauséabonde d’un réquisitoire contre autrui. L’Homme finit ainsi par construire toute son identité non plus sur la réparation de lui-même et de la société, mais sur la dénonciation des autres.
Jamais dans l’Histoire il n’a été aussi facile de juger, d’exposer, de condamner la moindre erreur d’autrui en quelques secondes, souvent derrière un écran. Nous vivons dans une génération où chacun devient spontanément procureur de son prochain. Cette justice expéditive, cette jouissance de la mise à mort symbolique, gangrène nos relations. Et quand cela touche les plus jeunes, c’est une catastrophe pour toute la société, comme nous l’évoquons dans notre dossier Génération sous pression en page 88 de ce numéro 61 d’Or Norme.
Ceux qui passent leur temps à dénoncer les autres sont pourtant souvent incapables de voir que ce sont leurs propres failles, et le mal qui les habite eux-mêmes qui en sont l’origine. Sommes-nous encore capables d’introspection, d’affiner notre regard intérieur et de (re)devenir plus humbles, plus nuancés et plus compréhensifs envers autrui ?
L’homme-ellipse de Hugo nous invite à retrouver cet équilibre perdu : des faits respectés, des idées exigeantes. Non pour juger, mais pour comprendre. Non pour détruire, mais pour élever.
C’est le défi de notre temps : redevenir des êtres complets, aptes à retrouver ces deux foyers. Humblement, je vous en propose un troisième, celui du coeur, dont l’intelligence, à mon sens, est la seule capable de nous permettre de tenir les deux premiers.
Patrick Adler, rédacteur en chef et directeur de la publication
