La génération oubliée
Article paru dans Or Norme N°61
À l’occasion du mois des Fiertés, nous avons choisi de mettre en lumière des femmes et des hommes LGBT+* aujourd’hui seniors, qui ont construit leur vie dans une société où l’homosexualité était pénalisée puis pathologisée, et où les personnes trans n’étaient tout simplement pas admises. Une génération longtemps restée dans l’ombre, qui a traversé des décennies de silence, de prudence et souvent de rejet.
Pour toutes ces personnes, il a fallu composer avec le reste du monde. Dans la famille, au travail, dans la vie sociale. Apprendre à se taire, à contourner les questions, à ajuster ce que l’on montre de soi pour éviter les jugements, les remarques ou pire. Pour certains, cela signifiait vivre dans la discrétion, parfois jusqu’à l’effacement. D’autres ont choisi de s’engager, de revendiquer, de faire bouger les lignes. Mais tous ont dû, à leur manière, trouver un équilibre fragile entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils pouvaient laisser apparaître.
Les années 80 ont marqué une rupture brutale. L’arrivée du sida a traumatisé toute une génération. Les deuils se sont succédé, souvent dans un climat de peur, de solitude et dans une indifférence qui a profondément marqué celles et ceux qui l’ont traversée. Pour beaucoup, cette période reste associée à une succession de pertes, à une forme d’urgence de vivre, mais aussi à un silence collectif difficile à porter.
En France, plus d’un million de seniors LGBT+ vivent aujourd’hui avec cet héritage. Près des deux tiers vivent seuls et 90 % d’entre eux n’ont pas d’enfants. Ruptures familiales, absence d’aidants, parcours de vie marqués par la discrétion ou l’invisibilité : autant de facteurs qui peuvent accentuer l’isolement avec l’âge. Certaines populations, comme les personnes atteintes par le VIH ou les personnes trans, restent particulièrement exposées. Malgré les épreuves, cette génération a largement contribué, parfois sans bruit, à faire évoluer les regards et les droits. Par leurs engagements, leurs choix de vie, leur simple présence dans des espaces où ils n’étaient pas attendus. En tenant bon, en avançant, parfois en se battant, ils ont ouvert des chemins. À l’heure où les droits ont progressé, mais restent fragiles, leurs parcours rappellent les épreuves traversées et le prix payé individuellement. Ils disent aussi les inquiétudes qui demeurent, chez les seniors comme chez les plus jeunes : la peur du rejet, des discriminations, des violences, le poids du regard des autres, et cette crainte, toujours présente, de devoir un jour se cacher à nouveau.
À travers leur portrait, Michèle, Philéa, Christina et Jean-François racontent ce que cela signifie d’avoir été jeune, gay, lesbienne ou trans, dans ces années-là et ce que cela implique encore aujourd’hui. Des trajectoires singulières, faites de silences et de choix, de pertes et de reconstructions. Une génération à qui l’on donne moins l’occasion de s’exprimer dans une société qui a tendance à valoriser le mouvement et la nouveauté. Et pourtant, derrière ces voix discrètes, il y a des récits précieux, qui racontent le passé autant qu’ils éclairent le présent.
Michèle, vivre à demi-mot
Michèle parle doucement. Comme si certaines choses devaient encore se dire avec précaution. Assise, les mains posées sur les jambes, elle occupe peu d’espace. Tout chez elle semble aller dans le sens de la discrétion.
Une retenue presque instinctive, qui n’efface rien de ce qu’elle est, mais qui la protège. Elle a connu deux grandes histoires d’amour. Intenses, mais discrètes, comme tenues à l’écart du monde. Et puis elle a investi sa vie auprès des autres en travaillant dans le social. Donner, accompagner, être utile à celles et ceux qui en ont besoin. Comme si aimer en silence appelait une autre manière d’être au monde.
Elle n’a jamais annoncé à ses parents qu’elle était lesbienne. À sa mère, elle présentait ses compagnes comme de simples amies. « Je pense qu’elle savait », dit-elle. Mais entre deviner et entendre, il y a un pas qu’aucune des deux n’a osé franchir.
Longtemps, et encore aujourd’hui parfois, elle n’a pas pu être tout à fait elle-même partout. Ses proches le savent, évidemment, mais elle partage cette part d’elle-même avec parcimonie, selon le degré d’intimité. Dans sa vie professionnelle, la grande majorité de ses collègues ne l’a jamais su. Cela peut sembler anodin, ça ne l’est pas. Cela signifie, concrètement, devoir taire une partie de sa vie. Ne pas toujours pouvoir dire avec qui l’on partage son quotidien. Chercher ses mots. En retenir certains.
Pensez à toutes ces fois où vous avez parlé, sans y réfléchir, de votre conjoint, de votre conjointe, de vos enfants à vos collègues. Pour Michèle, ces moments-là demandaient une vigilance constante. Une attention de tous les instants. À la longue, cela installe une distance. Et empêche d’être tout à fait soi. Avec le recul, elle le reconnaît : « Peut-être que je me suis retenue de vivre. » Non par lâcheté, mais parce que tout, autour d’elle, poussait à la discrétion.
Mais quelque chose s’est desserré avec le temps. Elle parle aujourd’hui de « sa communauté » avec une évidence venue tardivement. Elle vit enfin plus librement. Ce portrait, d’une certaine manière, fait partie de sa transformation. Pour certaines personnes de son entourage, ce sera peut-être la première fois que les choses seront dites aussi clairement, posées noir sur blanc.
À la retraite depuis quelques années, elle accompagne désormais des personnes qui souhaitent réfléchir à leur fin de vie : comment elles veulent partir, ce qu’elles veulent laisser, ce qui compte vraiment. Une manière, peut-être, d’ouvrir la parole là où elle reste difficile, elle qui, pendant longtemps, a dû composer avec son propre silence.

En haut : Michèle et son ex-compagne Elisabeth pendant une randonnée dans le Chablais. En bas : Michèle et deux de ses amies rencontrées dans le Sud-Ouest. « C’était juste pour la pose, je préfère la marche à la moto… » Photo de gauche : ©Christophe Urbain
Philéa, survivre avant d’exister
Philéa a appris très tôt à se cacher. À quatre ans, elle ressent déjà un décalage. Mais dans une famille stricte, dans une société où les personnes transgenres sont considérées comme malades, il n’y a pas de place pour ces mots-là.
Alors elle s’adapte. À l’école, elle observe les garçons, les imite, apprend leurs codes. « J’étais en mode survie. Il ne fallait surtout pas être différent. » À 14 ans, une bagarre avec une brute épaisse lui vaut enfin la tranquillité. Aux yeux du monde, Philéa est enfin un homme, un vrai.
Pendant des décennies, elle vit ainsi. Elle travaille, fonde une famille, assume ses responsabilités. Elle se souvient de la naissance de ses trois enfants avec émotion : « J’ai pu les accueillir dans mes mains… les rencontrer, les bercer, les choyer. »
Une vie construite, solide en apparence, sans jamais vraiment revenir à cette question. Parce qu’à l’époque, la transition n’est pas une option envisageable. « Ça n’existait pas. » Ou du moins, cela restait invisible, marginal, tue, parce que pathologisé. Beaucoup ont grandi avec l’impression d’être seuls, de ne ressembler à personne. Comme si ce qu’ils ressentaient n’existait nulle part ailleurs.
Il faudra un drame, la perte de son fils, pour que tout remonte à la surface. « Je devais me sauver. » Elle s’autorise enfin un geste simple : enfiler une jupe, « juste pour essayer. » Et là, une évidence.
Sa transition se fait sans bruit, presque avec retenue. Elle ne cherche pas à convaincre, encore moins à provoquer. Elle corrige simplement, avec calme, ceux qui se trompent, et avance à son rythme. « Je suis enfin moi. »
Lorsqu’elle fait son coming out auprès de ses filles, elle leur explique simplement : « Je leur ai annoncé que je suis une femme, mais que je resterai toujours leur papa. Mais au lieu d’être un papa, je serai maintenant une papa. » Elles avaient alors 21 et 18 ans.
Aujourd’hui, dans sa vallée, elle vit simplement, entourée de ses chevaux, dans une maison qu’elle entretient elle-même. Après une vie à se protéger, elle n’a plus peur du regard des autres. Elle ne demande rien de particulier, sinon de pouvoir être elle-même. Parce qu’elle sait ce que coûte, au fond, de ne pas être soi.

Participer à donner la vie à trois enfants faisait partie des désirs profonds de Philéa qui s’est épanouie dans son rôle de père. Photo de gauche : ©Christophe Urbain
Christina, sortir du silence
Lors d’un voyage scolaire, Christina, alors jeune fille, tombe amoureuse d’une autre élève. Elle comprend très vite ce qu’elle ressent, mais n’en parle à personne, pas même à ses parents, de peur d’être rejetée. Pendant des années, elle avance ainsi. Cette attirance pour les femmes, elle la garde pour elle. Elle ne connaît personne à qui s’identifier, personne à qui en parler. Alors elle attend. Et se tait.
Le déclic viendra au début de la vingtaine, lorsqu’un ancien élève lui confie son homosexualité. « Quand il m’a dit que ce n’était pas une phase, j’ai pris conscience que ce n’en était pas une pour moi non plus. » Elle comprend alors qu’elle ne pourra plus mettre de côté ce qu’elle est. Peu à peu, elle commence à vivre plus ouvertement. Elle ne se cache pas, mais reste attentive, prudente, selon les contextes. Elle découvre alors un milieu discret, où les lesbiennes peuvent se retrouver et se reconnaître dans des lieux communs ou au cours d’événements dédiés. Mais une fois dehors, le regard des autres rappelle vite les limites : remarques, gestes déplacés, parfois une hostilité plus franche. La jeune femme devient bénévole au Lesbentelefon, une ligne d’écoute téléphonique pour lesbiennes qu’elle n’avait pas osé appeler quelques années plus tôt lorsqu’elle était étudiante à l’université, à Fribourg. Au cours de sa vie, elle s’investit dans plusieurs associations en Allemagne puis en France, avec toujours la même envie : créer du lien et rompre l’isolement. Côté sentimental, Christina a vécu plus de vingt ans en couple avant de se séparer. Avec sa compagne, elle n’a pas eu d’enfant, peut-être parce qu’à l’époque cela ne faisait pas vraiment partie des possibles. Ensemble, elles ont construit autre chose, entourées de chiennes adoptées, une manière de prendre soin et de faire famille, « même si cela ne remplace pas des enfants. » Une vie stable, construite à deux, mais longtemps sans véritable reconnaissance. Avant le Pacs, partager une vie ne donnait presque aucun droit : ni protection claire pour le logement, ni sécurité réelle en cas de décès. Aimer, oui, mais sans garantie. Aujourd’hui encore, Christina suit avec attention l’évolution des droits des personnes LGBT, en France comme ailleurs. Elle s’inquiète de voir certains pays revenir en arrière. Derrière son sourire, une vigilance demeure : celle de voir les acquis se fragiliser et les silences, peu à peu, se réinstaller.

En haut : Balade en raquette en Auvergne – Souvenirs d’un temps heureux de Christina, alors en couple. En bas : Christina à la recherche d’un premier emploi à la fin de ses études. Photo de droite : ©Christophe Urbain
Jean-François, briser ses chaînes
Jean-François n’a jamais oublié Claude. Un garçon « doux », comme lui. Quand Claude a révélé son homosexualité, son propre père lui a tiré dessus. Nous sommes dans les années 70. Jean-François a 14 ans. Il comprend très vite qu’il vaut mieux se taire.
Les années passent. Lors de son service militaire, il fait la rencontre d’un homme qui le marque profondément. Une expérience forte, mais qui reste sans lendemain. Comme si, déjà, quelque chose se disait sans pouvoir encore se vivre pleinement.
Il avance d’abord prudemment, se construit une vie conforme, avec une femme. À cette époque, une photo de lui en uniforme militaire trône chez sa mère. Elle l’aime beaucoup. Une image qui dit la fierté, la norme, une certaine idée de la virilité. Jean-François, lui, sait déjà que son histoire est ailleurs. Au milieu de la vingtaine, le décalage devient impossible à tenir. Il décide d’assumer son homosexualité au grand jour. Son père ne l’acceptera jamais Jean-François, briser ses chaînes La génération oubliée vraiment. Sa mère, avec le temps, finira par comprendre. Dans le monde du travail, être homosexuel reste risqué. Les discriminations existent, les injustices sont fréquentes. Beaucoup choisissent encore de rester invisibles, mais pas Jean-François. Lorsqu’on lui refuse un prêt à tarif préférentiel réservé aux salariés, sous prétexte qu’il vit en concubinage avec un homme, Jean-François ne cède pas. Sans éclat, mais sans reculer pour autant. Il explique, insiste, tient bon et obtient gain de cause.
Cette ligne, il ne la lâchera plus : ne pas se cacher, faire reconnaître ses droits, sans rompre le dialogue. Des années plus tard, il cofondera de L’Autre Cercle, devenue une référence en France sur les questions d’inclusion des personnes LGBT+ au travail, auprès des grandes entreprises comme des institutions publiques.
Aujourd’hui encore, même s’il n’a plus peur, il reste vigilant. Il croit au dialogue, à la patience. À cette manière d’avancer sans renoncer, et de faire bouger les lignes sans jamais rompre le lien.

La photographie préférée de la mère de Jean-François, son fils en uniforme militaire. ©Christophe Urbain
Vieillir avec son histoire
Ces parcours ne s’arrêtent pas avec les années. Ce que Michèle, Philéa, Christina et Jean-François ont traversé n’appartient pas seulement au passé. Cela continue de peser, autrement, au moment où une nouvelle étape de vie s’ouvre : celle du vieillissement. Après une vie passée à composer, vieillir sans se cacher de nouveau, et sans renoncer à soi, devient une préoccupation centrale.
Pour beaucoup de seniors LGBT, les inquiétudes ne disparaissent pas avec l’âge. Elles prennent une autre forme. La perte d’autonomie et la perspective de l’entrée en institution font ressurgir une peur ancienne : celle de ne pas être respecté pour ce que l’on est. « Comment se protéger lorsque l’on est seul et que l’on perd son autonomie ? », interroge Christina. Philéa, elle, s’inquiète : « En tant que femme trans, est-ce que mes choix seront respectés lorsque je serai en institution ? Est-ce que je pourrai continuer à être moi-même ? »
Dans les établissements traditionnels, les choses évoluent, mais restent souvent fragiles. Beaucoup redoutent les regards, les remarques, ou simplement l’incompréhension. Après avoir passé toute une vie à se protéger, il est difficile d’accepter de redevenir vulnérable. Pour certains, la réponse passe par le collectif. Car la « communauté » a longtemps été un refuge. Un espace où l’on pouvait enfin être soi.
Cette idée n’est pas nouvelle. Après la Seconde Guerre mondiale, des formes d’habitat dites « d’affinités » avaient déjà émergé, notamment pour des survivants de la déportation ou des personnes ayant traversé des traumatismes communs. L’objectif de ces habitats est simple : permettre à chacun de vieillir entouré de personnes partageant une histoire, une mémoire, des repères communs. Non pas pour se replier, mais pour vivre dans un environnement où l’on n’a plus à expliquer ce que l’on a traversé.
C’est dans cet esprit que l’association Les Audacieux & Les Audacieuses, cofondée par Christophe Dercamp et Stéphane Sauvé, propose aujourd’hui une alternative aux structures traditionnelles avec les « Maisons de la Diversité ». À Lyon, une première structure a vu le jour, réunissant une quinzaine de cohabitants, LGBT+ et alliés, autour du vieillir ensemble, dans un cadre respectueux et sécurisant.
Sur place, un animateur veille au quotidien. « C’est une nouvelle vie, on découvre les autres, on se sent en sécurité. Moi qui vivais seul, j’ai rompu l’isolement », raconte Sylvain, co-habitant de la Maison de la Diversité de Lyon. Au-delà du logement, l’accompagnement est aussi anticipé, en lien avec les acteurs locaux, pour permettre à chacun de rester dans un environnement adapté à son parcours lorsque la perte d’autonomie deviendra trop importante pour demeurer au sein de la Maison de la Diversité.
À Strasbourg, une dynamique similaire est en marche. Une maison de la diversité doit voir le jour dans les années à venir, dans le quartier de la Citadelle.
Le projet, dont l’étude de faisabilité est actuellement en cours, ambitionne de créer un lieu de vie inclusif, ouvert à des personnes LGBT+ et à des cohabitants « alliés », partageant des valeurs de respect et de bienveillance. L’objectif est clair : proposer une alternative à des structures parfois mal adaptées, et offrir un cadre où chacun peut vieillir sans crainte d’être jugé.
La réflexion va même plus loin, avec l’idée de développer des formes de colocation pour des personnes isolées ou atteintes de maladies neuro-évolutives. Parce que vivre à plusieurs, faire groupe, peut aussi être une manière de ralentir la perte d’autonomie et de préserver le lien.
Ces initiatives contribuent à ouvrir un débat encore trop discret sur le vieillissement des personnes LGBT+. Elles mettent en lumière une réalité souvent passée sous silence : après une vie entière à s’adapter, à composer avec le regard des autres, beaucoup n’en ont plus la force. Les habitudes prises pour se protéger, les renoncements accumulés, finissent par peser. Alors, à un âge où la vulnérabilité augmente, une attente simple s’impose : pouvoir vivre en paix, sans avoir à se justifier, ni à se cacher de nouveau.

Organisée par l’association FestiQueer depuis 2002 à Strasbourg, la marche des visibilités est un moment militant, revendicatif et festif. ©Christophe Urbain
*lesbiennes, gays, bisexuelles et bisexuels et trans. Le signe « + » fait référence à toute autre communauté faisant partie de la diversité d’orientation sexuelle et d’identité de genre non mentionnée dans les premières lettres.