L’interview⎢Frédérique Berrod
Article publié dans Or Norme N°62 (septembre 2026)
Professeure de droit européen à Sciences Po Strasbourg, Frédérique Berrod a été élue à la présidence de l’Université en mars 2025. Une maison qu’elle connaissait bien pour y avoir exercé deux mandats au sein du Conseil d’administration, une institution dont elle doit préserver le cap dans un monde en bascule. Rencontre à l’horizon de sa deuxième rentrée académique.
Native du Haut-Jura, vous avez choisi Strasbourg pour vos études, pourquoi ?
Ce choix a tenu à ma décision de passer le concours de Sciences Po : j’ai préféré Strasbourg à Paris et une fois le concours obtenu je n’ai posé aucune autre candidature. C’est sans doute le mode de vie très international qui m’a déterminée à revenir après quatre années au Collège européen de Bruges, un premier poste à l’Université de Haute-Alsace, et le concours d’agrégation obtenu après une thèse menée sous la direction du professeur Robert Kovar.
Au fil du temps, j’ai tissé des liens avec beaucoup de Strasbourgeois qui partagent avec les Haut-Jurassiens une fidélité en amitié très importante à mes yeux. Sans compter que pour une femme de l’Est spécialiste de la question des frontières, quoi de mieux que Strasbourg.
Peut-on parler d’un prestige de l’Université de Strasbourg ?
Les derniers chiffres sont assez surprenants à une époque où on parle d’hiver démographique. À ce stade, nous en sommes à 12 600 demandes sur Parcoursup soit, une augmentation de 12 % par rapport à l’an dernier. 90 % des places sont déjà prises dans les filières sciences de la santé, droit, psycho, biologie, sports… et cela se confirme pour les masters qui affichent à la mi-juillet 80 % de taux de remplissage.
Est-ce dû au succès de notre dernière campagne de communication « Formations » ou au prestige de l’université ?
Je ne sais pas, mais quand on discute avec les étudiants, pour eux Strasbourg, c’est définitivement l’Europe. C’est aussi une ville qui peut être très chère, mais qui offre beaucoup de possibilités.
Cette attractivité s’exerce autant au niveau national qu’international ?
Absolument. L’Université de Strasbourg est l’une des trois universités françaises qui accueillent le plus d’étudiants étrangers. Son attractivité internationale ne se dément pas et le nombre d’étudiants étrangers est en constante augmentation. Nous menons aussi une politique pour internationaliser nos parcours et augmenter la mobilité sortante.
Une attractivité qui se cogne à la crise du logement étudiant…
C’est une préoccupation qui n’est pas dans mes compétences, mais que j’ai portée auprès des candidats aux Municipales. Il y a une grosse tension sur le parc locatif privé liée, notamment, à Airbnb.
C’est une préoccupation de territoire sur laquelle il faut travailler avec l’Eurométropole et la Région. Le CROUS, également sous tension, mène actuellement un projet de construction de logements étudiants place d’Islande qui se heurte à l’opposition de collectifs de citoyens et je veux dire ici qu’entendre ou lire que certains estiment qu’il y a trop d’étudiants à Strasbourg est pour moi un problème.
Comme l’a exprimé la maire Catherine Trautmann dans son discours prononcé à l’occasion de la Journée Marc Bloch, l’université est moteur de développement et d’attractivité pour Strasbourg. Avoir des étudiants est un énorme atout.
Strasbourg a besoin de l’université comme l’université a besoin de Strasbourg.

©Abdesslam Mirdass
Où en est-on sur la question des droits d’inscription différenciés appliqués aux étudiants étrangers qui ne viennent pas de l’Union européenne ?
Il est de ma responsabilité d’appliquer cette législation et l’Université de Strasbourg a l’avantage de pouvoir appliquer un maximum d’exonérations. Ce sera encore le cas l’an prochain, nous poursuivons cette politique.
Fondamentalement, la question est celle d’être le plus juste possible et de soutenir les étudiants en grande difficulté en renforçant nos mécanismes de solidarité.
La Fondation Université et Hôpitaux universitaires de Strasbourg nous aide aussi avec un fonds d’urgence, mais il faut que nous arrivions à mettre en place plus de mécanismes pour intégrer celles et ceux qui, académiquement, le méritent, qu’ils soient extracommunautaires ou non.
Derrière tout cela, il y a la question du financement des universités…
Effectivement, et l’on voit émerger la question « pourquoi payer pour l’université plutôt que pour l’hôpital ? » dans les budgets nationaux. Question légitime d’ailleurs.
Cela doit nous inciter à expliquer que ça vaut le coup – surtout aujourd’hui pour renforcer notre autonomie en Europe – d’investir dans l’université et nous y travaillons en concertation avec tous nos partenaires.
La question centrale est de savoir pourquoi investir pour former des étudiants. Si on y répond, on répond à tout ou presque du point de vue budgétaire, mais c’est une question que l’on ne se pose pas en France contrairement à d’autres pays où elle est centrale. L’université en France souffre toujours d’une image vieillotte pourtant très éloignée de sa réalité contemporaine faite d’études professionnalisantes ainsi que de liens permanents avec les mondes économique, associatif et culturel. Il faut changer les inconscients collectifs, auprès des députés et sénateurs, mais aussi des familles qui, pour certaines, écartent d’office l’université lors des orientations de leurs enfants.
Quel sens a pris pour vous la panthéonisation de Marc Bloch ?
Marc Bloch est entré au Panthéon en tant que résistant, universitaire pédagogue et chercheur. Tant le spectacle que le discours du président de la République ont mis l’accent sur ces deux aspects, ce qui est une première. Si l’on se souvient de la panthéonisation de Robert Badinter, sa carrière universitaire n’avait pas été mise en lumière alors même que la Sorbonne est face au Panthéon. Avec Marc Bloch, l’université française est entrée au Panthéon.
Résistant, universitaire, Marc Bloch est aussi celui qui a dit ne revendiquer d’être Juif que face à un antisémite…
Une dimension qui a été reprise dans le discours impressionnant qu’a prononcé le président Emmanuel Macron ce jour-là. Il a dit des choses très fortes et est allé plus loin que Jacques Chirac dans la dénonciation de l’antisémitisme d’État.
Aujourd’hui, les tensions autour du conflit israélo-palestinien atteignent les campus strasbourgeois, comment les appréhendez-vous ?
Strasbourg compte la deuxième communauté juive de France ainsi qu’une importante communauté musulmane, c’est aussi une ville frontière influencée par tous les radicalismes, de droite comme de gauche.
Si nous n’avons pas connu de violences sur les campus – même lors des tensions à Sciences Po autour de l’université Reichman qui auraient pu très mal virer – l’antisémitisme existe dans les slogans et trop souvent dans les rapports entre les étudiants. L’antisémitisme est un sujet grave sur lequel nous avons entamé une réflexion avec le Conseil de l’Europe. Le racisme surgit en réalité bien trop régulièrement à l’université comme dans la société… Nous travaillons pour lutter contre toutes les formes de discriminations, en nous appuyant sur le principe fondateur de laïcité dont l’application, aujourd’hui, devient parfois difficile parce que l’Université de Strasbourg est au milieu du monde et qu’elle est impactée par toutes les manipulations et les fake news.
L’université est au milieu du monde, mais représente-t-elle un écosystème particulier dans ce monde en bascule ?
Effectivement, il est essentiel de revenir à ce qu’est l’université et d’y protéger la liberté d’expression.
L’université est un peu le off de la société, elle n’est pas là pour relayer des discours politiques partisans, elle est là pour former des étudiants et pour protéger la capacité à faire débat.
Mon rôle est de maintenir un pluralisme concrétisé par beaucoup d’échanges – y compris des débats qui font débat – mais ma responsabilité est aussi de ne pas le faire dans des conditions qui font prendre des risques à tout le monde.
Je ne suis pas dupe des manipulations politiques. Je les vois, j’en ai parlé avec des députés et des responsables locaux. Tant à l’extrême-droite qu’à l’extrême-gauche, beaucoup de gens trouveraient opportun que les campus s’enflamment, ça va s’accentuer et ça je ne le tolérerai pas.

Ce 8 juillet, l’université a dévoilé une première partie de son plan d’action IA…
Il s’agissait de présenter notre « IA maison » dont l’objectif principal est de renforcer la sécurité de nos utilisateurs et la souveraineté de nos données. C’est important pour nos étudiants qui doivent être formés à cet outil fantastique qu’ils utilisent au quotidien, mais qui présente des dangers.
C’est très important aussi pour nos chercheurs – notamment en termes d’intégrité de la recherche – ainsi que pour notre administration qui pourrait être allégée de certaines tâches ingrates et gagner en efficacité pour mieux piloter notre grande université. Il s’agit également de tenir compte de la régulation pionnière sur l’IA mise en place par l’Union européenne.
L’IA impacte aussi la façon dont on forme les étudiants et nous avançons aussi sur son impact pédagogique.
Sans compter la dimension éthique portée, à Strasbourg, par le Conseil de l’Europe…
Effectivement, nous travaillons avec le Conseil de l’Europe et avec la Cour européenne des droits de l’homme. Nous envisageons aussi ces enjeux en lien avec le Parlement européen qui renforce sa présence à Strasbourg. L’université est aussi en train d’écrire sa charte éthique, dans un processus d’écriture collective.
Autre point, les cyberattaques. L’université est-elle une cible ?
À Strasbourg, cet enjeu est particulièrement sensible du fait de l’installation sur son territoire des systèmes de données Schengen, eu-Lisa, et de beaucoup de données sensibles, y compris du point de vue scientifique.
Les protéger est une responsabilité collective. Nous avons nos données sensibles à protéger, mais aussi une responsabilité collective à assumer en nous armant pour ne pas servir de « porte d’entrée » aux cybercriminels.
Mens sana in corpore sano, dit-on. Quelle est la place du sport à l’Université ?
L’Unistra va intégrer le programme national « Campus promoteur de santé » ce qui va nous permettre de mener plusieurs actions : donner une visibilité à ce qui se passe sur les campus, mettre le sport dans notre quotidien, soutenir et préparer nos 200 sportifs de haut niveau aux JO et aux grandes compétitions, mais aussi aller au-delà dans une ville pionnière sur le sport-santé.
Nous voulons valoriser ce qui se fait, d’une part, dans nos labos en termes de recherches en physiologie, santé mentale et sport, et d’autre part, au niveau de nos composantes très dynamiques dans la mise en place de défis sportifs comme « Au boulot à vélo ». Il s’agira de faire rentrer le sport dans le quotidien de nos étudiants et de notre personnel avec aussi un projet qui me tient à coeur, la santé des femmes au moment de la ménopause. Toute une série d’événements – incluant une réflexion sur le quartier – seront annoncés à l’automne, en concertation avec la mairie et l’Eurométropole.
Votre rôle est complexe, regrettez-vous parfois de vous y être confrontée ?
Des regrets, non, même si bien sûr la tâche est difficile et ce constat est mondialement partagé par les présidents d’université. Partout, nous sommes confrontés aux manipulations et aux attaques politiques. La solidarité entre nous est essentielle tout comme il est important de travailler en équipe au sein de chaque université face à des décisions parfois difficiles à prendre. Je me sens en réalité très fière d’exercer cette mission au sein de cette très belle maison. Cela m’apprend énormément en termes de rencontres, de réflexions, de prises de conscience.

©Abdesslam Mirdass