Parce que c’était Piaf, parce que c’était Monnot
☛ Derrière les voix qui ont marqué leur époque se cachent souvent des compositeurs restés dans l’ombre. Cette nouvelle chronique raconte ces duos de création qui ont façonné l’histoire de la chanson.
Souvenons-nous rien qu’un instant. La tour Eiffel se pare de bleu. Céline Dion apparaît. L’Hymne à l’amour retentit comme un réenchantement : « Dieu réunit ceux qui s’aiment ».
Cette chanson emblématique date de 1949. Derrière cette musique se cache une immense pianiste classique. Mon Légionnaire, Hymne à l’amour, La Goualante du pauvre Jean, Milord, Les Amants d’un jour… c’est elle : Marguerite Monnot.
Avant que la voix d’Édith Piaf ne bouleverse le monde, il y eut un piano. Et derrière ce piano, une enfant aux jambes trop courtes pour toucher le sol.
Sur une photographie en noir et blanc prise dans la maison familiale des bords de la Loire, une petite fille de trois ans et demi, Marguerite Monnot, est assise sur un tabouret rond. Ses mains reposent sur le clavier avec un naturel désarmant, tandis que ses pieds battent dans le vide. Cette enfant écrira quelques-unes des plus belles mélodies du XXe siècle.
Son père rêve pour elle d’une carrière de pianiste classique. Au Conservatoire, elle est formée par les plus grands : Alfred Cortot et Nadia Boulanger. La France musicale voit en elle une héritière de la grande tradition classique. Mais le destin emprunte parfois des chemins de traverse. Une santé fragile interrompt brutalement son ascension. Elle quitte le monde classique, attirée depuis toujours par le jazz et les nouveaux rythmes venus d’Amérique. Elle comprend que sa place est au coeur des chansons.
C’est la première fois que des chansons sont écrites et composées uniquement par des femmes.
Tout l’oppose à Piaf. Marguerite est douce et discrète. Piaf brûle tout ce qu’elle approche. L’une a grandi parmi les partitions, l’autre dans les rues de Paris. Et pourtant elles parlent la même langue. Elles inventent un modèle inédit dans la chanson française : celui d’un duo entièrement féminin où l’interprète et la compositrice avancent ensemble. Marguerite Monnot écrira une centaine de chansons pour Piaf. Plus qu’une collaboratrice, elle devient sa musicienne, son alter ego. Mais si les paroliers et les compositeurs se sont succédé auprès de la chanteuse, Marguerite est la seule à être restée sa fidèle compositrice pendant plus de vingt-cinq ans. Comment a-t-elle pu accéder à cette place de choix ? Leur méthode de travail relève presque de la magie. Piaf arrive avec quelques feuillets couverts de paroles, parfois écrites sur un simple cahier d’écolier.
Marguerite s’assoit au piano. Les deux femmes travaillent à toute heure, boulevard Raspail ou au 67, boulevard Lannes, jusqu’à ce que les mots et la musique ne fassent plus qu’un. Marguerite ne compose jamais contre la voix de Piaf, mais avec elle. Elle entend ses respirations et ses blessures. L’Hymne à l’amour, né juste avant la disparition du boxeur Marcel Cerdan, en est sans doute l’exemple le plus bouleversant.
Ensemble, elles vont bâtir une légende
Paradoxalement, cette femme dont les chansons ont fait le tour du monde ne saura jamais vraiment défendre ses intérêts. Peu soucieuse d’argent, incapable de négocier un contrat ou de surveiller ses droits d’auteur, elle vit davantage dans les mélodies que dans les affaires. Le réel l’ennuie. D’une distraction légendaire, elle oublie son vélo en rentrant chez elle en taxi ou arrive chez ses amis avec un jour d’avance. Elle est sans filet, sans calcul, entièrement habitée par la musique et l’émotion. Innocence totale qui ne cherche jamais l’effet et parle à tous.
Marguerite Monnot, le génie discret derrière la voix de Piaf
Piaf surnomme affectueusement son amie Guigui : « Elle n’habite pas la Terre, mais un monde plein de bleu, de choses propres et belles. Son talent m’a aidée à devenir Piaf. » Pourtant, son talent ne s’arrête pas à Piaf. Elle compose pour Lucienne Boyer, Marie Dubas, Boris Vian et signe l’inoubliable Irma la Douce, qui triomphe à Broadway, avant le cinéma.
Edith Piaf prendra ombrage du succès mondial d’Irma la Douce et brisera brutalement le lien fort qui l’unissait à Marguerite Monnot. Tristesse. Désarroi. Marguerite en mourra, en octobre 1961, emportée à seulement cinquante-huit ans par une péritonite aiguë. Deux ans plus tard, Édith Piaf la rejoint. Leur histoire commune aura duré un quart de siècle et aura changé le visage de la chanson française.
Écouter Piaf, c’est se souvenir de la fascination qu’exerce sur nous un feu de cheminée. Comme pris par les flammes. Mais derrière cette voix que l’on croit connaître par coeur, il demeure un piano. Et derrière ce piano, une enfant du bord de Loire dont les pieds ne touchaient pas le sol, mais dont les mélodies touchent le coeur de l’humanité.
Édith Piaf et Marguerite Monnot (1903-1961)