Marc Bloch, un Strasbourgeois au Panthéon
Article paru dans Or Norme N°61
Marc Bloch entre au Panthéon ce 23 juin. Il y retrouvera d’autres résistants, mais sera le premier historien ainsi distingué. Qu’ont représenté ses 21 années d’enseignement à l’Université de Strasbourg ? Et qu’inspire- t-il à des étudiants en histoire de 2026 ?
Marc Bloch est arrivé à Strasbourg en janvier 1919, alors que s’organisait la réouverture de l’université française après la défaite de l’Allemagne. « Ses compétences de médiéviste ont joué, de même que, sans doute, sa connaissance de l’Allemagne et de la langue allemande », précise Catherine Maurer, professeure d’histoire contemporaine à l’Unistra et l’une des coordinatrices du colloque qui y marquera, ce 15 juin, la panthéonisation de Marc Bloch.
Historien et résistant
Engagé avant même d’avoir terminé sa thèse, Marc Bloch restera en Alsace – berceau de sa famille paternelle – jusqu’à sa nomination en tant que professeur d’histoire économique à la Sorbonne en 1936, poste dont il fut chassé par les lois antisémites de Vichy en 1940. Mis à la disposition de l’Université de Strasbourg – alors repliée à Clermont-Ferrand – puis de celle de Montpellier, Marc Bloch s’engagea dans la résistance en 1943. Torturé, il fut fusillé le 16 juin 1944.
Voisin de Lucien Febvre, allée de la Robertsau
« Strasbourg représente une part importante de sa vie », souligne Catherine Maurer. « Il y rencontra l’historien moderniste Lucien Febvre et entretint avec lui une grande proximité intellectuelle. Leurs instituts contigus au Palais universitaire étaient reliés par un passage aujourd’hui condamné qui porta longtemps leurs deux noms, ils retournaient ensemble à leur domicile allée de la Robertsau et se raccompagnaient l’un l’autre en poursuivant leurs réflexions ».
Ensemble, ils fonderont, aux éditions Armand Colin, les Annales d’histoire économique et sociale, projet qu’ils nourrissaient depuis 1921, mais qui vit le jour en 1929, après la nomination de Lucien Febvre au Collège de France en 1928. Un éloignement comblé par une « correspondance nourrie » étudiée par Catherine Maurer.

Catherine Maurer, professeur d’histoire contemporaine devant une vue ancienne de l’université ©Alban Hefti
La Revue des Annales au croisement des disciplines
Deux Strasbourgeois siègeront au comité de rédaction de cette revue dont le secrétariat de rédaction fut assuré par Paul Leuilliot, à l’époque professeur au lycée Fustel de Coulanges. « Les Annales changeront les perspectives de la recherche historique, précise Catherine Maurer, et cela sera perceptible à partir des années 1960. Créées par deux historiens qui ne voulaient pas s’enfermer dans leur discipline, elles s’intéressent à l’anthropologie, aux sciences sociales et économiques, Marc Bloch, en tant que médiéviste, étant également attentif aux travaux des linguistes ».
À Strasbourg, Marc Bloch publiera trois ouvrages majeurs, sa thèse centrée sur l’Île-de-France soutenue en 1920, un article important sur les « bobards », fausses nouvelles circulant dans l’armée durant la Première Guerre mondiale et en 1924, Les Rois thaumaturges, étude novatrice et interdisciplinaire de l’attouchement des malades des écrouelles par les rois de France et d’Angleterre.
L’aula Marc Bloch au Palais U
Après la mort de l’historien résistant, sa mémoire fut entretenue par son collègue et ami Lucien Febvre et par Robert Boutrouche, son successeur à Strasbourg qui donna le nom de Marc Bloch à l’institut d’histoire médiévale, nom qu’il garda jusque dans les années 1970.
L’Université de sciences humaines adopta ce parrainage de 1998 à 2009, date de la réunification de l’Université sous le vocable d’« Université de Strasbourg »

Marc Bloch, dans son uniforme de soldat.
« Strasbourg représente une part importante de la vie de Marc Bloch. »
« Le président Alain Beretz décida alors de donner le nom de Marc Bloch à l’aula du Palais universitaire. L’inauguration eut lieu en 2012 et c’est là qu’Emmanuel Macron annonça la panthéonisation de Marc Bloch en novembre 2024 ».
Un intellectuel engagé inspirant pour les étudiants
Grégoire Rigolle, Maïwenn Rousseau et Ela Semerci sont étudiants en histoire. Après avoir lu deux ouvrages majeurs de Marc Bloch – L’Étrange défaite et Apologie pour l’histoire – dans le cadre de leur cursus, ils ont été invités à réfléchir à ce que représente leur auteur pour de futurs historiens.

Le bureau de Marc Bloch dans les années 1930, à Strasbourg. Il a été donné au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, qui a entrepris sa complète restauration. Illustration tirée du livre de son fils Etienne Bloch, Marc Bloch : une biographie impossible, Édition Culture et Patrimoine Limousin.
Une référence puissante
« Notre génération sait que l’avenir n’est pas réjouissant », souligne Maïwenn en évoquant en miroir ces années 30 qui virent la montée du nazisme. « Quelqu’un comme Marc Bloch s’est engagé face aux difficultés et s’est battu en résistant ». « Il a regardé la vérité en face », renchérissent Ela et Grégoire. Une droiture qui leur rend « l’espoir ». Quant à l’impact des travaux de Marc Bloch sur leur discipline, ils sont unanimes pour évoquer une « révolution dans la manière de faire de l’histoire » en citant la Revue des Annales et son approche « transpériode, transdisciplinaire et transnationale ». Maïwenn cite aussi les témoignages joints aux analyses, l’étude des rumeurs et l’importance de l’esprit critique. Ela insiste sur « les traces concrètes des réflexions de Marc Bloch dans la méthodologie et la dissertation en histoire ».
Historiens, pas antiquaires
« Marc Bloch est resté fidèle à lui-même », insiste Grégoire en évoquant la famille juive alsacienne de l’historien. « Il était non pratiquant, se sentait pleinement Français et sans doute Européen, citoyen d’un monde plus vaste que la nation, ne revendiquant sa judaïté que face à un antisémite. C’est très inspirant de le voir évoluer et s’engager contre les idéologies, déterminé à rester fidèle à ses valeurs ». Impressionnés par cet intellectuel engagé dans les combats de son temps, ils disent se sentir « historiens pas antiquaires », et citent – en latin – l’épitaphe de Marc Bloch reprise à l’entrée de l’aula : « Je chéris la vérité »

De gauche à droite Maïwenn Rousseau, Ela Semerci et Grégoire Rigolle. ©Alban Hefti