Secrets de fabrication : la solitude comme muse

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La solitude, trop souvent perçue comme un châtiment, n’est cependant pas toujours subie et encore moins négative. Volontaire, elle devient en effet le reflet d’un état d’esprit, condition de la création, muse. Lutte sourde avec soi-même, refuge face à la dureté de la vie ou encore secret de fabrication, la solitude est une compagne fidèle de l’écrivain ; quand poïétique et posture face au monde ne font plus qu’un.

Marguerite Duras

On ne trouve pas la solitude, on la fait. La solitude elle se fait seule. Je l’ai faite. Parce que j’ai décidé que c’était là que je devrais être seule, que je serais seule pour écrire des livres.

Marguerite Duras (1914-1996), ne fait ici aucun secret quant à sa conception du travail d’écriture. Pour elle, la solitude est la condition essentielle de la création et doit donc être instaurée par l’écrivain lui-même. L’auteur de L’Amant entretiendra pendant longtemps cette solitude, retranchée du monde dans sa maison de Neauphle-le-Château dans les Yvelines. Cette situation changera pourtant au moment de la rencontre, en 1980, avec Yann Lemée (quelle renommera Yann Andréa), de 38 ans son cadet et qui demeurera son compagnon et son secrétaire particulier pendant plus de quinze ans. Faire oeuvre pour Duras, c’est être isolée et pourtant toujours trouver du sens à cette vie : « Elle est toujours au bord de ne pas écrire, elle est toujours sur le point de tout quitter, et les mots et la vie. Et cependant non. Elle vit. Elle écrit. Elle aime. Tout. »

« Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnait toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. C’est une drôle de chose, oui. C’est pas seulement l’écriture, l’écrit, c’est les cris des bêtes la nuit, ceux de tous, ceux de vous et de moi, ceux des chiens. C’est la vulgarité massive, désespérante de la société. La douleur, c’est Christ aussi et Moïse et les pharaons et tous les juifs, et tous les enfants juifs, et c’est aussi le plus violent du bonheur. »

Virginia Woolf

« On choisit la solitude pour surmonter sa solitude, celle qui est au-dedans de soi et qui sera toujours là, désormais » – Marcel Conche –

Virginia Woolf (1882-1941) est l’une des principaux écrivains modernistes anglais du 20ème siècle. Une vie difficile (elle perd parents et demi-soeur avant l’âge de 22 ans) la confronte très jeune à la solitude, solitude qui deviendra plus tard un élément fondamental de son oeuvre littéraire. Le deuil mais aussi l’exclusion sociale (enfant, elle reçoit son éducation à domicile) et la dépression, poussent Virginia à s’enfermer dans le silence, réfugiée dans son monde. De l’âge de 30 ans et jusqu’à sa mort, Virginia Woolf vivra donc dans une solitude complète, choisie et volontaire, qui s’achèvera par un suicide. La solitude présente dans sa vie sourde dans son oeuvre empreinte de voix intérieures : « Je veux donner, je veux être donnée, et je veux la solitude pour y déployer en paix mes possessions. »

« Quelque chose à présent m’abandonne ; quelque chose s’en va à la rencontre de la silhouette qui s’approche, et m’assure que je le connais avant d’avoir vu de qui il s’agit. C’est curieux comme on change quand, même à distance, arrive un ami. Quel service nous rendent les amis quand ils nous rappellent à la réalité. Mais quelle douleur d’être rappelé à la réalité, d’être amoindri, de voir son moi altéré, mélangé, devenu partie d’un autre. […] Qui suis-je ? »

Georges Simenon

Le roman consiste à créer un groupe social quelconque, cinq ou six personnes, peu importe, autour d’un personnage central, et il ne reste plus à l’auteur que se mettre dans la peau de ce personnage central.

Pour Simenon l’écriture semble d’une simplicité enfantine, c’est sans compter sur un vrai talent et une réelle abnégation.

André Gide disait de lui : « Simenon est un romancier de génie et le plus vraiment romancier que nous ayons dans notre littérature d’aujourd’hui« . L’homme aux 193 romans, père du fameux inspecteur Maigret, peut se targuer d’autres nombreux records éditoriaux (500 millions de livres vendus ; traduits en 57 langues, publiés dans 44 pays), sans compter qu’il fut le seul auteur pour lequel Gaston Gallimard en personne se déplaçait pour faire signer les contrats. Auteur à succès donc, sa prolixité n’avait d’égale que sa technique, si optimisée qu’elle lui permettait d’écrire un livre en trois jours ! Un message do not disturb accroché à la porte indiquait qu’il ne fallait en aucun cas déranger le maître. Simenon, tout à son écriture, différenciait les Maigret (écrits en quelques jours) des romans qu’il qualifiait de « durs » (écrits en neuf ou dix jours), les premiers étant écrits directement à la machine, les seconds à hauteur d’un chapitre par jour. Un processus créatif au cordeau qui le laissait exsangue : « Mes romans auront toujours neuf ou dix chapitres, car je suis incapable de tenir le coup plus longtemps. »

« Il arrive qu’un homme, chez lui, aille et vienne, fasse les gestes familiers, les gestes de tous les jours, les traits détendus pour lui seul, et que, levant soudain les yeux, il s’aperçoive que les rideaux n’ont pas été tirés et que des gens l’observent du dehors. Il en fut un peu ainsi pour Spencer Ashby. Pas tout à fait, car, en réalité, ce soir-là, personne ne lui prêta attention. Il eut sa solitude comme il l’aimait, bien épaisse, sans un bruit extérieur, avec même la neige qui s’était mise à tomber à gros flocons et qui matérialisait en quelque sorte le silence. »

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