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Catherine Javaloyès dirige la compagnie strasbourgeoise Le Talon Rouge, un nom choisi pour son côté « festif, élégant et… audacieux ».
De l’audace elle en a. Sans tapage mais avec détermination. Elle nous parle d’elle et de sa dernière création Hippolyte, figure mythique revisitée par l’écriture incisive de Magali Mougel et les masques d’Etienne Champion.

« Je tiens à mon accent grave », dit Catherine Javaloyès lorsque l’on écrit son nom sur le cahier, en début d’interview. Une phrase prononcée avec le sourire et dans les yeux, la pétillance qu’on lui a toujours connue. Jamais pesante, toujours présente, à la fois dense et légère, Catherine est tout entière dans ce moment où elle revendique sa « gravité » en une formule décalée. Cette gravité, elle dit « aimer la regarder », « la travailler en s’attachant à des états du monde en vertige » mais… « sur un mode plutôt ludique ». « La tragi-comédie », ça l’a « toujours bottée ».

Dire des choses sérieuses sans jamais se prendre au sérieux

« J’aime bien ne pas que pleurer la vie », dit cette fille de la Méditerranée, née à Oran, d’une mère d’origine espagnole et d’un père dont la mère était napolitaine. Catherine a beaucoup voyagé en Asie, à Madagascar… Pour elle « ailleurs » est aussi beau que « demain » et elle a gardé de ses racines le « goût du souk organisé », « un amour de la vie » qui l’a fait envers et contre tout « aller vers des auteurs avec lesquels elle se sent bien », de ceux qui « disent des choses sérieuses sans jamais se prendre au sérieux ».
Au rang de ceux-ci, on compte Emmanuel Adely dont elle a mis en scène Mad about the boy et Mon amour, Sylvain Levey avec Petites pauses poétiques, William Pellier avec Grammaire des mammifères et Martin Crimp avec La Campagne… Autant de créations du Talon Rouge qui jalonnent un parcours entamé en 2005.

Où en est-on avec cette jeunesse ?

La genèse de Hippolyte créé en novembre au TAPS Laiterie tient elle aussi d’un besoin de parler du monde mais ici il s’agit d’une commande d’écriture faite à Magali Mougel rencontrée il y a plusieurs années autour du texte Varvara. « Elle allait très loin » se souvient Catherine… Alors, quand elle a décidé de reprendre la figure d’Hippolyte, fils de Thésée pris au piège de l’amour incestueux de Phèdre, elle a voulu le faire en convoquant l’écriture contemporaine de Magali.
Leur premier rendez-vous de travail a eu lieu à Paris. Catherine attendait son auteur, assise un matin devant un café du métro Saint-Paul. « Il y avait un carrousel, un parfum d’enfance… se souvient-elle. Et puis sont arrivés deux ados maquillés comme des voitures volées, avec la dégaine très théâtrale de ceux qui sortent de boîte… L’un a demandé : « File-moi cinq balles». « Pas envie » a répondu l’autre et j’ai eu l’impression que le monde s’écroulait pour le premier… Où en est-on avec cette jeunesse ? Qu’est-ce que ça dit de nous, adultes ?»
Cette question sous-tend Hippolyte, personnage que Catherine définit comme « celui qui se tient au bord » d’un monde dont il n’est pas dupe mais où il cherche sa place.

Sortir du confort

Une monde de masques de fer – ceux d’Etienne Champion, « métaphores de nos vies » et « compagnons de jeu » des trois magnifiques comédiennes, Pascale Lequesne, Stéphanie Félix et Marie Seux.
Se souvenant du choc ressenti avec La Classe morte de Kantor, Catherine voulait expérimenter ce « rapport époustouflant de l’acteur à l’objet sur le plateau » et elle a franchi le pas, « pour faire bouger les lignes », « ne pas rester plan-plan ». Pour « sortir du confort et que ça tremble un peu ».
Et l’on tremble au fil des dix-sept séquences scandant une nuit de la Saint-Sylvestre démultipliée, entre famille-désastre et forêt-refuge. On vibre au choc des mots écrits par Magali, des sons contrastés mais subtilement fluides élaborés par Pascal Doumange, des lumières toujours justes de Xavier Martayan et du jeu saisissant des trois comédiennes. Distribuant la parole de ce chant choral, elles incarnent tour à tour Hippolyte, Phèdre, Thésée, les jumeaux Tom et Bert, Diane, la chienne chasseresse et Ebrou, la jeune étrangère qui mourra alors qu’Hippolyte survivra. Rôles interchangeables, les masques tiennent le fil et tout fonctionne dans ce monde hybride qui parle si bien du nôtre. Un monde fait de chair, de fer, de pierre, de rouille, de plastique… où la terre et l’humus deviennent matrice ou linceul.

Le pari d’« une compagnie qui fait bouger les lignes »

Hippolyte a fait salle comble aux TAPS, il sera présenté au Point d’eau d’Ostwald, les 2 et le 3 février, à la Salle Europe de Colmar le 20 février et au musée Würth d’Erstein le 25. Les directeurs de ces structures ont fait confiance au Talon Rouge, convaincus que le public aime les propositions innovantes d’une compagnie « qui fait bouger les lignes et prend des risques ».
L’espoir de Catherine c’est que d’autres diffuseurs soient conquis par le spectacle et l’accueillent dans d’autres salles du Grand Est, un territoire plus vaste qu’auparavant, plus complexe à toucher mais plus riche en opportunités.

Voix pour ARTE, lectures d’archives…

« Il faut être Shiva pour se battre sur tous les fronts en se donnant à fond dans ce que l’on fait » dit-elle en évoquant son travail « passionnant » pour les voix d’ARTE, la collaboration au long cours qu’elle mène avec les Archives départementales pour rendre vie aux textes d’antan. On l’avait vue dans un spectacle insolite cet été à l’Hôtel du Département où les archives du Haut-Koenigsbourg étaient lues au miroir du « Seigneur des anneaux ».
D’autres viendront sur « la musique en Alsace », « l’Alsace qui redevient française » et la révolution.
Elle travaille en lycée auprès des ados qui la « revigorent » toujours.
Et puis elle se souvient d’un grand nom de la scène alsacienne auquel ce numéro d’Or Norme rend hommage. Son ami, Alain Moussay qui, comme elle fit partie des voix françaises du film d’animation japonais Dans un recoin du monde signé par Sunao Katabuchi. « Ce fut la dernière prestation d’Alain », dit-elle.

 

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