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Remplir son frigidaire pour moins de 10 euros par mois : un challenge relevé depuis quelques années par l’association ASEF Strasbourg. Loin d’une utopie, une expérience qui permet à de nombreux étudiants étrangers précaires en incapacité de travailler de ne pas lâcher leurs études…

« Et financièrement, tu t’en sors comment, du coup ? ». « Là, maintenant, je bosse dans un restaurant de sushi. Ça me permet de me donner un peu d’air sur le plan bancaire. C’est mieux qu’à mon arrivée en Alsace, mais c’est chaud. Pas simple d’aligner les heures de cours et les heures de taff. Y a des jours, tu ne tiens plus, mais ça va… ».
Kseniia est d’origine ukrainienne, vit à Strasbourg depuis bientôt quatre ans, suis des études d’informatique : « Plus simple », lui avait-on expliqué à son arrivée pour qui ne maîtrise pas encore le français. Une orientation plus ou moins voulue mais qu’elle assume aujourd’hui, se projetant idéalement dans des métiers très ciblés liés aux « white hat », ces « gentils hackers » dont l’une des missions consiste à réaliser des tests d’intrusion afin de détecter d’éventuelles failles de sécurité dans les systèmes d’information de grandes sociétés ou institutions publiques. « Oui, je crois que c’est quelque chose qui pourrait me plaire. Bien plus que la restauration en tout cas ». A moins qu’une autre voie ne se dessine, davantage liée à la danse, une passion qu’elle cultive tout particulièrement entre Strasbourg et Paris au travers de la promotion du voguing, un style urbain né dans les années 1970 dans des clubs gay afro-américains de New York et popularisé depuis par Madonna, Lady Gaga, Beyoncé ou Beth Ditto. Commençant à se faire un petit nom dans le milieu, la jeune étudiante confie avoir déjà été contactée par une société de production pour participer à un premier documentaire sur le sujet. De quoi – peut-être – lui ouvrir une petite porte vers un autre univers…

Moyens de subsistance

Pourtant, les perspectives auraient pu être bien autres. Tout, de son aventure universitaire, aurait pu très vite s’arrêter, pour simple cause alimentaire. Le revenu par habitant en Ukraine ne compte de loin pas parmi les plus élevés et une aide familiale peine à assurer le quotidien d’expatriée. Qui plus est quand certaines contraintes linguistiques, administratives ou légales empêchent de nombreux étudiants étrangers d’accumuler, en dehors des cours, des heures salariées suffisantes à la constitution d’un revenu décent. Dans le cas de Kseniia, à son arrivée en France, le loyer en cité U et les frais rattachés aux études versés, pas plus de 20 à 40 euros ne lui restaient pour boucler les fins de mois… et se nourrir. Le FEC, les restos U, la restauration rapide, le mixe des trois : inimaginable, alors. Faire ses courses dans des enseignes à bas coût : pas davantage envisageable.

Une carte pour sésame

La solution, c’est des Brésiliens qu’elle l’a trouvée. « Un tuyau que des amies depuis reparties au pays m’ont donné ». Chaque mercredi soir, la primo arrivante qu’elle était se dirigeait sur leur conseil vers le Centre Bernanos, sise rue du Maréchal Juin. Le principe : pour 1,5 euros alors, offrir à des étudiants la possibilité de remplir un caddie sans autre contrainte que de déposer un formulaire accompagné d’une photo et d’un certificat de scolarité.

La chose faite, à partir de 18h les portes s’ouvraient et Kseniia, sa carte tamponnée à chaque passage, de rentrer dans l’épicerie des aventuriers de Moundir pour les accros aux programmes de télé-réalité, sans limite de perles à dépenser. Quasi open bar pour deux euros max. « Là, tu viens avec un gros sac : on t’y propose du lait (une à deux briques selon le monde présent et les réserves disponibles), de l’huile de tournesol, du beurre, du pain, du riz, des pâtes, du café, du thé, du sucre, du sel, des plats pré-cuisinés, des conserves, de la viande, du poisson pané, des pâtés en croutes, des glaces, du fromage, de la charcuterie, des yaourts, des viennoiseries, des biscuits, les légumes, des fruits et parfois même de la papeterie. Un jour, je suis même repartie avec des petits carnets et un kilo de crayons ! Imagine ! ».

Les bénévoles pour moteur

A l’origine de l’initiative, une association : l’ASEF Strasbourg, l’Association pour la solidarité étudiante en France qui a fait de la solidarité estudiantine son cœur de métier. Pour faire fonctionner la petite entreprise, des bénévoles. Trois minimum pour assurer le service. A défaut, comme cela s’est déjà produit par le passé, les portes restent closes. Un incident déjà arrivé par le passé mais que l’association cherche à éviter en mobilisant via sa page Facebook en appelant les volontaires à afficher leurs disponibilités sur un Doodle.
Alors qu’elle était étudiante en gestion, PEGE, Anna Paula fut de ceux qui prit de son temps pour aider : « Au Brésil, nous n’avons pas cela. Aider les gens pour 1 euro (le prix du ticket à son époque, ndlr), c’est quelque chose de génial ! ». Même topo pour Ismaël, étudiant en droit des affaires : lorsque j’ai découvert l’ASEF grâce à un ami, j’ai adoré le principe. Y être m’a permis de servir et d’offrir de mon temps pour une bonne cause, et de rencontrer d’autres personnes, de découvrir de nouveaux visages ». Se sentir « utile », fut l’un des déclencheurs aussi de l’engagement de Grégoire, un autre étudiant en droit : « surtout dans un milieu étudiant qui est parfois difficile à vivre ».

Kseniia, elle y est principalement venue en tant que « cliente ». Y a parfois développé quelques stratégies pour être sûre de ne manquer de rien sur la semaine en jouant la carte solidaire entre amis. Car, en cas de forte demande les « caddies » peuvent être rationnés. « En prenant la file dès 17h, passer dans les premiers une heure après t’offre la garantie du choix ; en passant en dernier, et selon ce qui reste, la possibilité de repartir avec davantage de choses. Alors, on se partageait les horaires entre deux à trois personnes et on faisait caisse commune. Cela nous permettait parfois d’allier qualité des premiers produits et suppléments autorisés de fin de journée ».

Reste que depuis un peu plus d’un an, le rythme de ses venues s’est néanmoins ralenti. Parce que job trouvé et revenus en hausse, lui permettant de se passer pour partie du service, mais aussi parce qu’horaires de travail parfois incompatibles avec l’exercice. A défaut d’y être volontairement ou non restée fidèle, Kseniia n’a néanmoins de cesse de le marteler : « ce système est incroyable et change la vie quand tu n’as quasiment pas de ressources financières pour t’alimenter ». Sans cela, pas certain, qu’elle serait encore ici à finir ses études, faute de liquidités. Une raison bien suffisante pour elle pour faire connaître à son tour ce système pour qu’après elle, d’autres étudiants puissent à leur tour alléger leur précarité.

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