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Georges Wolinski disait de lui qu’il est un « homme charmant mais qui, dans ses livres, n’écrit que des atrocités ». On parie volontiers que le bon Georges devait adorer la décontraction vagabonde de Jean Teulé avec laquelle, de livre en livre, ce joyeux sexagénaire nous entraîne à la rencontre de personnages ébouriffants. Son prochain roman, qui sortira en février prochain, va particulièrement être lu à Strasbourg puisque l’action s’y déroule de la première à la dernière page…

 

Quand il nous accueille avec un sourire XXL dans son bureau niché dans la courette de l’immeuble où il réside à Paris, à deux pas de la place des Vosges, on se dit, pour être tout à fait franc, qu’on ne le voit pas vieillir. Plus de trente ans déjà que ce grand escogriffe balade sa haute silhouette (et ses talents) de plateaux de télévision en albums de BD et, à travers de sa quinzaine de romans, figure parmi la short-list des auteurs les plus imprévisibles, au point que certains voient en lui un Boris Vian contemporain. Pas faux, se dit-on, quand on l’écoute nous raconter la toute première fois où a germé chez lui l’idée de raconter cette histoire où chaque page recèle sa dose de découverte de la réalité quotidienne du Strasbourg d’il y a cinq siècles…

Au cœur du Strasbourg moyenâgeux

« C’est l’an passé que j’ai entendu parler pour la première fois de ce qui s’est passé à Strasbourg en 1518 » raconte-t-il, un sourire malin aux lèvres. « J’en ai un souvenir précis car c’était dans le train du cholestérol… On a surnommé ainsi ce convoi affrété chaque année au mois de novembre pour conduire les écrivains et les journalistes à la Foire du livre de Brive. Le train du cholestérol, parce qu’on ne voit pas passer les heures de voyage, entre restauration et boissons les plus fines… Au point que jusqu’avant l’arrivée à Brive, on en est à la vieille prune de Souillac !.. (rires). Donc, en novembre 2016, c’est Julien Bisson, qui fut longtemps le rédacteur en chef du magazine Lire et qui, aujourd’hui, dirige la rédaction de l’hebdomadaire Le 1, qui me parle pour la première fois de cette épidémie de danse qui s’est emparée de nombre d’habitants de Strasbourg, une danse folle qui a provoqué par épuisement ou autre des dizaines de décès. Il venait d’en entendre parler à la radio et s’était dit que ça pourrait bien être le sujet d’un roman pour moi. Comme il m’avait raconté ça avec les yeux brillants, je me suis dit : « Tiens, il est encore plus bourré que moi… » Mais le soir même, dans ma chambre d’hôtel, j’étais sur internet. Juste pour me rendre compte que je tenais effectivement là un bon sujet de roman… »
Les faits sont bien documentés même s’ils se sont déroulés à l’orée du XVIème siècle. Pour écrire Entrez dans la danse, Jean Teulé a tout lu de ces événements, du plus récent ouvrage paru l’an passé (Les danseurs fous de Strasbourg de John Waller) au plus ancien des textes relatifs à la vie strasbourgeoise ( Les Collectanées, chronique strasbourgeoise du seizième siècle -1890).
Le roman raconte donc cette épidémie soudaine survenue dans un Strasbourg ravagé par la famine (les greniers sont vides) et dont la population vit dans la peur panique d’être la proie des exactions des Turcs qu’elle imagine aux portes de la ville, prêts à l’envahir. Une première femme, puis une autre, puis un homme qui seront suivis de centaines d’autres vont donc se mettre à danser, jusqu’à perdre haleine, jusqu’à plus soif. Certains mourront de crises cardiaques, d’autres d’épuisement.
Habilement, Jean Teulé nous plonge au cœur de ce Strasbourg moyenâgeux en décrivant au plus près les protagonistes de l’histoire qu’il a inventée certes, mais qui repose sur des faits historiques avérés. « Quelquefois, les auteurs peuvent finalement être plus près de la réalité que les historiens » souligne-t-il malicieusement. « Mais j’ai tout fait pour rester au plus près de la réalité de l’époque, telle qu’elle a été rapportée. Je suis venu maintes fois à Strasbourg pour écrire ce livre, voir les lieux dont je parle, le pont du Corbeau, la petite-France, la rue du Jeu-des-Enfants – quel nom magnifique, j’aime aussi Strasbourg pour ses noms de rues : la rue des Pucelles, des Serruriers, des Orfèvres…. Tout récemment, juste avant de rendre mon manuscrit, je suis revenu vérifier deux ou trois trucs comme par exemple le rayon vert de la cathédrale qui apparait à chaque équinoxe. J’ai pu rectifier ainsi une erreur puisque la figure du Christ n’est pas suspendue au-dessus de la chaire de la cathédrale mais sculptée dans la chaire elle-même. Du coup, j’y ai fait de très belles rencontres, comme Cécile Dupeux, la directrice de l’Œuvre Notre-Dame qui prépare une grande expo sur ce thème en 2018… »

Un style enlevé pour un roman… très actuel

Ce roman, court, décrit sans concession le quotidien des habitants du Strasbourg du Moyen-Âge. « Je n’élude rien » reconnaît Jean Teulé. « À cette époque, il n’y avait évidemment pas de service de voirie. Les porcs se promenaient en liberté dans les rues et ils bouffaient toutes les ordures qui trainaient partout. Autour de cette date de 1518, Strasbourg a tout subi : quatre ans de météo complètement inversée –les arbres fruitiers bourgeonnaient en janvier, le gel arrivait brusquement en mars -, le Rhin avait débordé en masse de son lit, noyant les campagnes alentour et cette crûe avait détruit la succession de ponts de bois qui reliaient Strasbourg à son fleuve, ruinant la ville puisque plus aucun commerce n’avait été possible durant des mois. Toutes sortes de maladies dont la syphilis, la lèpre, la peste, le choléra et aussi cette maladie dite de la Suette anglaise, extraordinairement rare et qui n’est plus jamais réapparue sur terre depuis ses méfaits à Strasbourg ; elle était d’une violence incroyable, deux jours après l’apparition des premiers symptômes, on n’était plus de ce monde. Régnait aussi une impitoyable famine : quand les femmes n’avaient plus assez de lait pour donner le sein à leur enfant, elles le balançaient à la flotte du haut du pont du Corbeau. Certaines familles se sont nourries du cadavre de leurs enfants, les cas d’anthropophagie étaient fréquents.»
S’il écrit sur cet enfer sur terre sans concession, Jean Teulé a réussi néanmoins à parsemer son roman d’évocations très modernes : on y parle allègrement de flashmob, de techno parade, de dancefloor… et oui !
Au final, comme souvent dans ses livres, l’époque racontée et le destin des personnages éclairent aussi notre monde d’aujourd’hui. En 1518, quand des centaines de Strasbourgeois sont victimes de l’épidémie de danse, la Réforme du pasteur Luther est en marche et les élites de la ville s’apprêtent à y faire face tandis qu’on croit voir les patrouilles d’avant-garde d’une supposée armée turque prête à ravager la ville. Et quand on se résout à transférer tous ces malheureux du côté de Saverne, personne ensuite ne sait ce qu’ils sont devenus…
Ce n’est pas le moindre des atouts de ce livre que de nous confronter aussi à tout ce qui nous entoure, ici et maintenant. Jean Teulé le souligne lui-même, avec un sourire entendu au coin des lèvres : « Il n’en faudrait peut-être pas beaucoup de nos jours pour que certains se remettent à danser… »

 

Entrez dans la danse : à découvrir lors de sa sortie en février prochain. La venue de l’auteur est d’ores et déjà prévue pour une rencontre à la Librairie Kléber.

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