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Le magicien du rag & boogie

Pianiste d’exception, génial touche-à-tout, conteur né, Sébastien Troendlé a entièrement conçu un spectacle musical « seul en scène » exceptionnel qui nous fait traverser toute l’histoire du jazz et particulièrement celle des origines, le ragtime. Que du bonheur…

Sebastien Troendle | Or NormeImaginez… Le noir de la salle se fait, le rideau s’ouvre : apparaît un piano, faiblement éclairé par une petite lampe à l’abat-jour délicieusement rétro. Et soudain, un drôle de type intervient, avec un large sourire non feint et des mains vibrionnantes qu’il échauffe en les frottant l’une contre l’autre. Immédiatement, vous ne doutez pas une seule seconde que ce gars-là possède l’arme redoutable de la sympathie communicative et est là pour vous faire voyager avec passion dans sa passion : le piano, plus précisément celui de l’origine du jazz afro-américain.

Et près d’une heure plus tard, vous aurez depuis longtemps succombé à ce sourire-là, à sa superbe faconde et surtout à l’incroyable dextérité qui est la sienne dès que ses dix doigts se plaquent sur le clavier et entament la sarabande frénétique du ragtime et du boogie américain. Entretemps, vous vous serez surpris à taper du pied en cadence et, même assis, à bouger les épaules et « passer d’une fesse à l’autre » comme un vieux pro des meilleurs comédies musicales américaines des grandes années. De quoi réveiller un paralytique…

Voilà, c’est ça le spectacle de Sébastien Troendlé, un mix magique d’interprétation parfaite des grands standards, un récit passionnant de l’épopée créatrice d’une époque d’exception, un punch incroyable -qui laisse quasi groggy l’interprète à la fin du show- et aussi cet effet incroyable sur le public qui fait que chacun, jeune ou moins jeune, sort de la salle avec une banane XXL qui pointe jusqu’aux oreilles. C’est bien simple : le spectacle de ce pianiste… hors norme devrait être remboursé par la Sécurité Sociale !

Un pianiste accompli

Sébastien (38 ans) fait partie de ces artistes qu’on pourrait écouter des heures nous parler de son parcours tant on comprend immédiatement que tout a toujours été sous-tendu par un seul objectif: pouvoir exprimer à fond cette masse de talent dont une grande part est à l’évidence logée au tréfonds de l’être humain, dans les tripes.

Ce natif de Saint-Louis, tout au sud de l’Alsace, a postulé pour entrer dans les rangs de la réputée Ecole de Jazz de Bâle, sans même craindre de ne pas parler un traitre mot d’allemand (et encore moins de Swizerdütsch !). La musique, seule la musique comptait… La Berufsschule (la section pro) l’a ensuite accueilli pour quatre années d’études très poussées. « En parallèle, je jouais dans cinq groupes, du hip-hop, du rock, du funk et bien sûr du jazz. Tous les styles m’intéressaient, j’étais un affamé… » se souvient-il. « J’avais 22 ans quand un drame m’a bouleversé. Un ami d’enfance, du même âge que moi, s’est tué dans un accident de la route. Cela m’a fait comprendre qu’il me fallait vivre mes vraies envies à fond, sans plus attendre. Maintenant et pas plus tard ! »

Après avoir terminé son année, Sébastien choisira donc Paris « pour assister à tous les concerts et côtoyer un maximum de musicos. Mais sa participation à Famara, un groupe de reggae (70 dates sur 9 mois, dans toute l’Europe !) va l’éloigner de la capitale (« je passais ma vie dans les trains » dit-il).

« Quelque chose d’autre m’appelait, manifestement. J’ai fini par m’installer à Strasbourg et les événements ont fait que j’ai créé une petite boite de production pour sortir les CD d’un groupe de mes amis, Valiumvalse, en même temps que je continuais mes tournées avec le groupe de reggae. J’ai sorti mon premier album de piano solo, « Mes têtes », en 2003 et deux ans plus tard, je commençais à bosser plus que sérieusement le répertoire ragtime et boogie, unique dans l’histoire de la musique. L’idée de bâtir un spectacle, de raconter en live cette histoire seul sur scène avec mon piano s’est alors imposée comme une évidence.

Un tel spectacle est un vrai challenge

Quand on assiste au spectacle de Sébastien, on est bien sûr frappé par l’extraordinaire dextérité de ces deux mains qui, plus d’une heure durant, naviguent sans répit d’un bout à l’autre du clavier comme dans une diabolique sarabande. Nul besoin d’être soi-même pianiste pour deviner qu’une discipline de fer se doit d’être à la base d’une telle production.  L’intéressé confirme : « C’est quatre à six heures de pratique quotidienne. Au bout de dix-huit mois, tu es perclus de douleurs un peu partout, tu as un mal de dos terrible et tu te sens hyper-fatigué. Alors, tu te dis que tu n’y arriveras jamais… Heureusement, je suis tombé sur un livre providentiel : « Lettre à un jeune pianiste » écrit par Jean Fassina, un de plus grands pédagogues de l’enseignement du piano. Je l’ai rencontré deux fois par semaine, pendant trois mois : il a tout repris, de A à Z. S’asseoir bien au fond de l’assise, la distance par rapport au clavier, la hauteur des bras et toute une foule d’autres détails qui n’allaient pas. Que de choses apprises durant ces trois mois, je n’en revenais pas ! Des positions qui provoquent immanquablement les tensions jusqu’à la totale décontraction du poignet –le poignet, c’est le poumon de la main, disait Jean Fassina-, tout ce que j’ai ainsi appris c’est finalement être totalement décontracté au moment de jouer. Tu relâches tes muscles et du coup, tu réalises ensuite tout ce que tu veux ! »

Six mois pour repartir de zéro, pour tout réacquérir, jusqu’à parvenir à ne plus même regarder ses mains (« les yeux faussent tout » dit-il joliment) : au final, réconcilié avec son corps, plus que jamais amoureux de son instrument, Sébastien a même entrepris, depuis trois ans, de prendre des cours de piano classique !

Outre son spectacle qui a rencontré le succès (jusqu’à la consécration parisienne avec une programmation régulière au Petit Journal à Montparnasse) et déjà 80 représentations dans toute la France, les projets ne manquent pas pour ce boulimique de piano, entre une version jeune public, l’écriture d’une méthode de boogie et l’histoire du jazz racontée aux enfants via notamment une BD réalisée par Christophe Chabouté, un dessinateur alsacien vivant en Bretagne et qui est édité par Glénat depuis des années.

Plein de belles ressources dès qu’il s’agit de parler de musique, c’est l’évocation de la vie de Jacques Brel qui conclura l’entretien : Sébastien est un fan de cet immense chanteur au point de vouloir relever le pari de jouer ses musiques façon jazz, sans le moindre texte. « Les morceaux sont tellement bien conçus chez Brell que sa musique se suffit à elle-même » dit-il…

Et quand on évoque la passion qui l’habite et qui se révèle si bien quand on voit ses deux mains qui caracolent sur la clavier, c’est encore vers Brel qu’il se retourne. « Il disait : si ce qui va se passer n’est pas à la hauteur de ce que j’imagine, je suis prêt à arrêter ! ».

Photos : Sabine Trensz

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