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Chaque lundi dans la célèbre rubrique Chuchotements des DNA (et le dimanche aussi, pour les lecteurs du cahier local de Strasbourg), le dessin de presse de Yannick Lefrançois est dégusté par les lecteurs qui ont bien compris qu’il en dit quelquefois beaucoup plus qu’un long article. Rencontre avec un pur talent…

Il n’est Strasbourgeois « que » depuis l’automne 1989. « Parce qu’au fond, je ne suis de nulle part », sourit Yannick Lefrançois, en se souvenant que les fréquents changements de garnison de son militaire de père l’ont trimballé un peu partout, après sa naissance à Dijon il y a quarante-huit ans.
Et donc, Strasbourg ? « Parce que j’ai été reçu aux Arts déco », répond-il du tac au tac. « Je me suis installé ici et je n’ai plus jamais bougé. J’aime beaucoup la ville, vraiment, je m’y sens chez moi, elle est très attachante. Ici, on bénéficie d’une formidable qualité de vie car Strasbourg est restée à taille humaine. J’avais choisi les Arts déco de Strasbourg car j’espérais intégrer l’atelier d’illustration de Claude Lapointe (ce célèbre dessinateur et enseignant a formé toute une génération d’illustrateurs à Strasbourg –ndlr). À mon entrée dans l’école, j’avais un beau petit coup de crayon, alors tout le monde me disait que je dessinais bien, que j’étais doué, et tout ça… Bien sûr, tu y crois. Mais dès le début des cinq ans de cursus, tu comprends vite que tu vas avoir beaucoup à apprendre. Donc, j’ai beaucoup appris… »

La politique, c’est la commedia dell’arte

Un an environ avant de terminer les Arts déco, c’est un triste événement qui va sceller le destin professionnel de Yannick. André Wenger, le grand caricaturiste du quotidien régional, un des membres de la « bande du Barabli » de Germain Muller, décède brutalement. Pour lui succéder, Claude Keiflin fait alors appel à Claude Lapointe pour lui conseiller le meilleur de ses élèves. Ce dernier lui en recommande huit qui, pendant plusieurs semaines, seront en compétition pour le dessin du lundi matin dans les Chuchotements. À l’issue de ces longs éliminatoires, c’est Yannick Lefrançois qui héritera de la très convoitée rubrique hebdomadaire. « Et depuis, je n’ai tout simplement jamais arrêté », dit-il. « Je n’ai pas compté le nombre de dessins publiés, en tout cas c’est plus que mille, à coup sûr. Chez moi, j’ai dix gros classeurs administratifs qui sont alignés sur une étagère, mes dessins sont tous classées dedans, semaine après semaine. Sincèrement, j’adore le dessin de presse et tant mieux, parce qu’il faut bien dire que je ne fais pas ça pour l’argent. Et d’ailleurs, je n’ai pas été augmenté depuis 1995, tu imagines ! J’ai essayé mais ça n’a jamais marché ! (rires). La politique, c’est tellement la commedia dell’arte que, vu comme ça, l’exercice est passionnant. C’est du concentré d’humain et, comme tout est exacerbé, on distingue beaucoup mieux les défauts des gens. Et ça, ça me plait bien. Je me suis alors dit que le dessin de presse pouvait vite devenir ma vitrine et m’amener d’autres boulots. Ce qui a été le cas. Je suis illustrateur tous azimuts, j’ai fait beaucoup de livres pour enfants en profitant de ce que j’ai appris aux Arts déco où l’enseignement est finalement beaucoup tourné vers la jeunesse. Les entreprises font également appel à moi pour la pub, pour leur communication interne. Avec l’informatique d’aujourd’hui, on exécute vraiment très rapidement nos dessins. On est très réactifs et les entreprises apprécient ça… »

Retranscrire l’air du temps

Quand on lui fait remarquer que cela fait donc près d’un quart de siècle qu’il dessine pour la presse, Yannick soupire bruyamment (« C’est horrible…! ») et feint de découvrir à quelle vitesse le temps passe. « Sincèrement, j’en ai évidemment beaucoup plus appris durant ces vingt-cinq ans qu’à l’école. En fait, je n’ai jamais eu un style de dessinateur de presse, un truc très enlevé comme Lefred-Thouron ou Pétillon, un truc à la Charlie, quoi… Et je ne parle évidemment même pas de Cabu, qui fut un dessinateur extraordinaire. En deux traits, à peine, la ressemblance avec son personnage était fabuleuse… En ce qui me concerne, au niveau du dessin de presse, j’ai peu à peu réussi à supprimer tout ce qui ne servait à rien, j’ai épuré. Ça, c’est la maturité qui fait que tu arrêtes de vouloir à tout prix prouver des choses. En fait, tu y parviens quand tu réalises vraiment ce que les lecteurs attendent du dessin de presse qui trône au beau milieu de la page. Donc tu finis par aller directement à l’essentiel, tu clarifies ton propos et ça, évidemment, ça se ressent dans le trait, dans la mise en scène, dans la manière dont tu poses les choses. Mais là où cette démarche se ressent le plus, c’est sur le fond. Comme le disait Alain Kaiser, mon prof de photo aux Arts déco : « Tu veux faire de la photo ? Et bien, bouquine, va au cinéma, sors, va faire de la rando, nourris-toi de la vie, ça va te donner un regard ! » Dans la vie, tu ne cesses donc d’acquérir de l’expérience. Mais pour autant, mes dessins ne représentent pas seulement ma perception personnelle de tel ou tel événement ou situation. Je ne donne pas mon opinion, je ne suis ni journaliste ni militant, je tente juste de retranscrire l’air du temps… tel que le vivent les gens, c’est-à-dire nous tous… »

Et côté réactions ?

Un sujet important restait à aborder : celui d’une éventuelle censure et, corrélativement, celui des réactions des hommes politiques croqués dans les dessins hebdomadaires. « Du côté du journal », commente Yannick, « je n’ai été victime d’un rejet de dessin que de façon rarissime… Il faut dire qu’avec le temps, j’ai pris un peu d’épaisseur, et sans doute que je parviens ainsi à mieux imposer mon travail. C’est aussi parce que je connais mes limites, en quelque sorte, je sais bien qu’il y a des sujets hyper difficiles à aborder… De toute façon, ça reste un travail de funambule, il ne faut pas se leurrer. Et du côté des réactions des hommes politiques, jamais je n’ai eu une réaction en direct. Ils vont se plaindre au journal et, quelquefois, ça me revient par la bande. Après le fameux dessin sur la sortie de Philippe Richert, j’ai appris que certains membres de son entourage proche se sont plaints du dessin auprès du directeur général ou du rédacteur en chef. Mais aucun ne m’a jamais appelé. D’ailleurs, dernièrement, Robert Grossmann est passé me voir à mon bureau. Il m’a confié qu’il avait été assez souvent affecté par certains de mes dessins, et je peux le comprendre (sourire), mais jamais il n’est intervenu pour faire pression et ça, il en est lui-même assez fier, au nom de la liberté de la presse. Et, c’est vrai, bien qu’il fut souvent au centre de mes productions, jamais je n’ai entendu parler de lui… »

 

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