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À cette question que lui posait Hélène de Beauvoir quelques jours avant sa disparition en juillet 2001 à Goxwiller, son amie Claudine Monteil répondit : « Bien sûr, Hélène ». Elle avait raison. Le musée Würth présente une grande rétrospective de l’œuvre de cette artiste méconnue (du moins en France), sœur de la légendaire Simone. Mais « le talent était partout dans la famille… » comme l’a titré si joliment une monographie de cette artiste pour qui l’Alsace fut sa dernière patrie…

L’exposition Hélène de Beauvoir qui est programmée du 28 janvier au 9 septembre au musée Würth à Ernstein est le fruit d’une histoire peu banale où la passion de l’art tient une place centrale et que Or Norme Strasbourg vous a racontée en détail dans son numéro 15, daté de décembre 2014.
Longtemps espéré à Strasbourg, jusqu’à ce que la directrice des Musées de la capitale alsacienne tranche d’un péremptoire (et bien injuste) « pas de valeur muséale », ce projet d’exposition a été repris au bond par le musée Würth d’Ernstein qui l’a soumis au comité scientifique du groupe industriel présidé par son propre PDG et fondateur, Reinhold Würth, un des plus grands collectionneurs d’art moderne et contemporain en Europe. Evidemment, outre-Rhin, on ne s’y est pas trompé : il est vrai que la notoriété artistique d’Hélène de Beauvoir est infiniment plus développée en Allemagne (et dans de nombreux autres grandes villes d’art de par le monde) qu’en France.

 

Une belle histoire

L’opiniâtreté de Margarethe et Martin Murtfeld a donc payé : ce couple de retraités allemands (lui : ex-directeur de la Banque européenne, elle : ex-galeriste réputée en Allemagne) ont vécu une singulière aventure artistique après avoir acheté, sans avoir la moindre idée de qui les avait précédés dans ce lieu, la maison où vécut Hélène de Beauvoir à Goxwiller, près d’Obernai. Quand ils apprirent peu à peu l’existence d’Hélène de Beauvoir, ce fut comme un tsunami qui les submergea. Ils débutèrent leurs recherches, contactant certaines personnes du village, se faisant confirmer tel ou tel récit, accumulant les ouvrages tant artistiques que biographiques.
Au sein du couple Murtfeld, c’est Margarethe, experte en art, qui s’est investie totalement dans le recensement des œuvres d’Hélène et a littéralement « suivi à la trace » l’artiste-peintre de Goxwiller. Ses relations avec Ludwig Hammer, galeriste de Regensburg, en Bavière, qui possède l’essentiel de l’œuvre, sont devenues, au fil du temps, excellentes. « Je me sens française » avoue sans détour Margarethe. « Et ici, à Goxwiller, ce fut un retour à mes racines alsaciennes et lorraines qui remontent à cinq générations. Dès 1968, j’ai lu toutes les traductions en allemand de l’œuvre de Simone de Beauvoir. Alors, me retrouver ici, par le plus grand des hasards, dans la maison de sa sœur, retrouver dans le grenier un cartonnage et quelques affiches signées par Hélène a suffi pour que je m’engage dans ce qu’il faut bien appeler un travail de réhabilitation de son œuvre, tout en tentant de ne pas trop être aveuglée par l’aura de Simone. Au début, nous avons acheté quelques-unes des gravures d’Hélène au prix fixé par le Dépôt de Ventes aux Enchères des notaires du Bas-Rhin. C’est comme une piste que nous nous sommes attachés à suivre. Hélène a toujours eu la crainte d’être oubliée en tant qu’artiste, elle qui disait que son « vœu le plus cher était que son œuvre entre dans l’histoire de l’art ».
À ce jour, aucun registre de ses œuvres n’existe, bien que les gravures et les tableaux d’Hélène soient connus en Allemagne, et un peu partout en Europe. Nous savons que beaucoup de gens ont connu et fréquenté Hélène à Strasbourg, durant les quatre décennies où elle a habité ici à Goxwiller. Martin et moi sommes fascinés par ce monde que nous côtoyons ici, dans nos murs . Quand on songe à Sartre, Simone et tous ces intellectuels d’une époque extraordinaire qui se retrouvaient régulièrement ici… Je me sens en totale empathie avec Hélène de Beauvoir qui avait dit un jour : « Les écrivains exploitent leur propre vie, c’est cela la littérature. Nous, les peintres, nous sommes plus discrets… » Alors oui, Martin et moi nous avons ressenti comme une véritable obligation morale de promouvoir l’œuvre et le souvenir d’Hélène. Pour qu’on ne l’oublie pas… ».
Loin de se laisser abattre par la réponse négative de Strasbourg pour accueillir une exposition consacrée à Hélène de Beauvoir, Margarethe et Martin Murtfeld ont renoué le contact avec Marie-France Bertrand, la directrice du Musée Würth. « L’enthousiasme de Margarethe, c’est quelque chose ! » confirme volontiers cette dernière qui ajoute avoir découvert les œuvres d’Hélène par l’intermédiaire du couple Murtfeld.

Margarethe et Martin Murtfeld

Une vie

Hélène Paye, une célèbre critique d’art, a dit d’Hélène de Beauvoir : « Le talent est sans doute inné chez ces deux sœurs. Hélène peint aussi bien que sa sœur écrit… »
Le premier qui se rendit compte du talent d’Hélène fut un certain… Picasso. Dès le vernissage de sa première exposition, en 1936, il déclara: « Votre peinture est originale ! ». Inutile de commenter l’influence ultérieure de ce précieux viatique.
D’autres mots, de Jean-Paul Sartre en personne (pourtant réputé très avare de compliments), furent eux aussi évocateurs, un peu plus tard : « Entre les vaine contraintes de l’imitation et l’aridité de l’abstraction pure, elle a inventé son chemin. (…) De même que dans un poème les mots ne servent, chez Hélène de Beauvoir les couleurs et les formes sont l’envers d’une absence: celle du monde qu’elle fait exister en ne le représentant pas. »
Très vite liée avec un ancien élève de Sartre, Lionel de Roulet, Hélène de Beauvoir passe les cinq années de la seconde guerre mondiale au Portugal, première étape de la carrière de son mari, diplomate, avant, après-guerre, l’Autriche, la Yougoslavie, le Maroc, l’Italie…
Pendant qu’à Saint-Germain-des-Prés, autour des terrasses du Flore ou des Deux Magots, le couple Sartre-de Beauvoir magnétise le tout-Paris (et écrit ainsi le début de sa légende), Hélène de Beauvoir peint ou grave au burin de superbes œuvres. Près de 3 000 seront ainsi peu à peu réalisées et exposées, à Paris mais aussi Lisbonne, Milan, Vienne, Berlin, Venise, Mexico, Rome, Boston, New-York, Kyoto, entre autres…
Nommé au Conseil de l’Europe à Strasbourg, Lionel de Roulet découvre l’Alsace et le couple finit par emménager à Goxwiller.
Bientôt, la maison deviendra comme une annexe de Saint-Germain-des-Prés et verra défiler la plupart de celles et ceux qui, autour de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, constituaient alors l’un des foyers intellectuels les plus célèbres au monde. C’est d’ailleurs là que vint se réfugier Jean-Paul Sartre, harcelé par les journalistes du monde entier après avoir refusé le Prix Nobel de littérature en 1964…

Une œuvre audacieuse

C’est dans son atelier de Goxwiller qu’Hélène de Beauvoir a réalisé l’essentiel de son œuvre.
Les gravures d’abord. Experte du burin, Hélène en réalisa beaucoup et toutes dégagent une intensité remarquable. Seize d’entre elles illustrèrent même un livre de sa sœur Simone, La femme rompue.
C’est à Strasbourg qu’Hélène et Lionel de Roulet vécurent Mai 1968. Les événements d’alors marquèrent une rupture nette dans la peinture de l’artiste. Plus que jamais, Hélène de Beauvoir assuma sa rébellion (son exposition Joli mois de mai, mainte fois déprogrammée à Paris, finit par être accrochée aux cimaises provisoires du Moulin Rouge en présence de Jacques Prévert).
Un autre thème, directement issu du bouleversement de 68, révéla aussi une vérité quelque peu dérangeante pour… Simone. Des deux sœurs de Beauvoir, c’est à l’évidence Hélène qui se révéla le plus en pointe sur la question du féminisme. Dans son livre Souvenirs devenu aujourd’hui introuvable, Hélène écrit : « Féministe, je le fus bien avant Simone. (…) Elle a reconnu qu’avant d’écrire Le deuxième sexe, elle ne s’était pas posé la question. Elle n’avait jamais souffert de sa condition de femme… »
À Strasbourg, loin de la capitale, sans aucune aura médiatique (au contraire de Simone qui « surfait » sur les années MLF entourée de nuées de journalistes), Hélène n’eut de cesse de manifester en faveur de la condition des femmes, avec des actions très concrètes à la clé : « En 1975, j’ai pris réellement conscience de ce que pouvait être le sort des femmes entre les mains des hommes. C’est l’année où, à Strasbourg, quatre femmes furent tuées par leur mari, une jetée par la fenêtre, trois autres mortes sous les coups ». Très tôt militante active de l’association SOS Femmes Alternatives, Hélène fut le pilier de la création d’un centre pour femmes battues, devenant présidente de la Fondation Centre Flora Tristan. Oui, ce Centre qui aujourd’hui encore, en 2017, dispose de 14 appartements (39 places) à Strasbourg et dans l’Eurométropole et accueille et réinsère les femmes victimes de violences conjugales a été fondé et soutenu par Hélène de Beauvoir qui, au militantisme actif en faveur de la condition féminine, ajouta les actes…
Ses toiles ne furent pas en reste : « Nombreux sont ceux qui n’aiment pas la peinture engagée » écrit Hélène « Pourquoi ne le serait-elle pas ? Le peintre est un témoin de son temps, au même titre que tous les autres créateurs, écrivains, compositeurs, dramaturges… »

 

«Les femmes souffrent, les hommes jugent» Hélène de Beauvoir

D’autres toiles de la même époque renforcent encore l’engagement total de l’artiste, notamment sur les thèmes de l’écologie et du nucléaire qui ne faisaient qu’émerger au début des années 70 mais qu’Hélène de Beauvoir avait sans aucun doute possible perçus comme une donnée essentielle de la fin du XXème siècle. C’était il y a quarante ans…
Les deux sœurs restèrent unies jusqu’au bout. Hélène soutint formidablement sa sœur lors de la disparition de Jean-Paul Sartre, en avril 1980 .Six ans presque jour pour jour après Sartre, Simone de Beauvoir quitta ce monde.
Et, quatre ans plus tard, Hélène de Beauvoir fut de nouveau confrontée à d’immenses chagrins : la mort de son mari Lionel de Roulet, puis la publication de nombreuses lettres intimes de Simone, certaines faisant apparaître le peu d’estime artistique dans laquelle sa sœur la tenait, ce qui provoqua chez elle un traumatisme violent et insupportable. À 80 ans, ce choc fut quasi insoutenable et ses plus proches amies, dont Claudine Monteil, l’auteur du livre Les sœurs Beauvoir, ne parvinrent pas à lui faire mesurer le fait que ces lettres avaient été sans doute écrites sous le coup d’un agacement passager, dont le Castor était coutumier.

Hélène passa ses dernières années seule dans sa belle maison de Goxwiller, peignant avec l’énergie du désespoir. Elle exposa encore, à Bruxelles, notamment, mais le déclin rapide de son état de santé (le diagnostic d’un souffle au cœur puis une opération cardiaque) l’affaiblit encore plus. Elle eut l’immense joie d’apprendre que ses tableaux peints au Portugal durant la seconde guerre mondiale, étaient pressentis pour être réunis dans une salle de l’Université d’Aveiro. Elle s’y rendit, ce fut son dernier grand voyage. Puis, de retour en Alsace, elle fut vraisemblablement victime d’un couple sans scrupule qui dilapida ses économies et finit par être mise sous curatelle. Elle légua cependant une vingtaine de ses œuvres à la Mairie de Goxwiller.
Hospitalisée à Obernai, Hélène de Beauvoir rendit son dernier souffle le 1er juillet 2001, à l’âge de 90 ans. Dans l’une de ses dernières conversations, une de ses ultimes questions fut pour Claudine Monteil, qui l’avait accompagnée jusqu’au bout : « Dites moi, mon œuvre, vous croyez qu’elle va rester ? »
« Bien sûr, Hélène ! » s’entendit-elle répondre.

L’exposition

« Ce sera la première grande rétrospective de l’œuvre d’Hélène de Beauvoir depuis son décès, en 2001 » annonce Marie-France Bertrand. « Elle couvrira toutes les périodes de l’artiste, depuis ses premières gravures sur bois vers 1920 jusqu’à ses ultimes toiles autour de ses thématiques de prédilection, la cause des femmes, l’environnement et les questions sociales et les événements de mai 1968 avec les œuvres de son expo parisienne Joli mois de mai. Bien entendu, ses superbes gravures seront présentées ainsi que tout ce qui tourne autour de sa mythologie personnelle : les chevaux, les tigres…»
La directrice du musée Würth avoue ne pas avoir pu s’appuyer sur les habituels documents accompagnant les expositions des œuvres des artistes : « Hélène a beaucoup exposé en galeries, il y a très peu de catalogues d’expositions classiques qui nous auraient permis de mieux comprendre le cheminement de cette artiste méconnue en France. »

 

Marie-France Bertrand, directrice du Musée Würth

C’est donc toute une alliance de bonnes volontés, rameutée en large partie par l’infatigable Margarethe Murtfeld, qui aura permis de bâtir ce projet : Karin Sagner, l’auteur allemande d’une superbe monographie consacrée à Hélène de Beauvoir, a accepté de co-réaliser l’exposition avec les équipes artistiques de Würth en collaboration plus qu’étroite avec la galerie bavaroise Hammer, beaucoup d’informations ont été communiquées par la Maison des ventes d’Entzheim, le Cercle des amis d’Hélène de Beauvoir, le fils de l’artiste, Sandro, et beaucoup d’Alsaciens qui ont connu Hélène depuis son installation dans la région.
Sur cet étonnant « déficit de reconnaissance » d’Hélène de Beauvoir en France, son propre pays, Marie-France Bertrand est persuadée que « son brusque éloignement de Paris, en 1960, quand son mari est nommé au Conseil de l’Europe à Strasbourg et que le couple décide de s’installer en Alsace, a beaucoup joué. Si elle était restée à Paris, sans doute en eut-il été autrement… ». « En tout cas, ajoute-t-elle avec conviction, une telle préparation d’exposition, c’est comme un oignon qu’on pèle, ça n’arrête jamais : le plus on découvre de choses, le plus d’autres apparaissent. J’ai vraiment découvert une femme avec un sacré caractère, très loin des schémas traditionnels de son époque et qui, à grands coups d’actes forts, a tout fait pour sortir du conformisme bourgeois que ses origines lui prédisaient. Son engagement pour les diverses causes qu’elle a soutenues a toujours été total et il se lit parfaitement dans ses œuvres. Pour le 10ème anniversaire du Musée, on ne pouvait espérer mieux que faire découvrir cette artiste et son œuvre au public français » conclut-elle.

 

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