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L’histoire des grands procès de l’art est édifiante : il y a l’acte artistique (l’œuvre) exécutée par l’artiste, présentée et/ou vendue de son vivant ou après sa disparition, il y a le(s) galeriste(s), les ayants droit et une cohorte d’intervenants mais il y a aussi les « évocateurs » de l’œuvre (écrivains, cinéastes, auteurs, journalistes…) qui ont besoin de la reproduire. Sans de solides actes authentiques établis bien en amont, tout cela finit souvent par déboucher sur des affaires judiciaires pas simples et quelquefois retentissantes. En voici quelques-unes qui ont marqué l’histoire de l’art…

 

En cas de conflit, les prétoires entendent résonner les grands mots : qu’est-ce qu’une œuvre ? Est-elle « authentique », « originale » ? Et au juste, qu’est-ce qu’un artiste ? Sa liberté de création ? Les ayants droit ont-ils tous les droits ? »… Et on s’étripe, on se déchire avant de confier tous ses espoirs au juge qui, au final, devra trancher.
Les minutes des procès du monde de l’art sont passionnantes. Voici quelques « affaires » qui peut-être vous surprendront…

Daniel Wildenstein et le testament Bonnard

Le célèbre collectionneur était en adoration devant Bonnard qu’il avait connu personnellement grâce à son père qui avait organisé trois grandes expositions de l’artiste avant et après la Seconde Guerre mondiale, la dernière juste avant le décès de l’artiste, en 1947.
Au décès de son épouse en 1942 (avec laquelle il était marié sous le régime de la communauté de biens), Bonnard constate que son épouse n’a laissé aucun écrit et encore moins signé d’acte. Tout ce qu’il avait dans son atelier, toutes ses œuvres, ne lui appartenaient pas formellement en propre. Pour éviter de subir le sort de Derain qui était littéralement mort de chagrin après qu’on lui ait enlevé la moitié de ses toiles dans des circonstances analogues, Bonnard a donc rédigé devant son admirable notaire un papier qui disait : « Je lègue tout ce que je possède à mon mari.» Et il l’a sereinement signé Marthe de Méligny puisque sa défunte épouse n’avait pas la moindre famille !…
A sa mort quelques années plus tard, ses 700 toiles répertoriées et plusieurs milliers de dessins et d’aquarelles reviennent donc à ses héritiers en ligne directe (ses neveux, nièces… en tout huit personnes).
Tout paraissait simple mais la vie n’est jamais simple. Le notaire chargé de la succession avait commandé une recherche généalogique de routine (c’était la loi) et, patatrac : apparaît en fait que Marthe de Méligny avait une sœur, mariée à un anglais nommé Bowers. Leurs quatre filles sont évidemment alors entrées dans la danse après qu’elles soient tombées sur le faux de Bonnard : scellés sur la succession, toutes les œuvres étant alors stockées dans les coffres d’une banque, administrateur judiciaire, bataillons d’avocats… Au début des années 50, le tribunal rend son verdict et lègue l’intégralité de l’œuvre aux sœurs Bowers !
Bien sûr, les désormais ex-héritiers Bonnard dont Charles Terrasse, qui fut le neveu le plus proche de l’artiste, se lancèrent dans une procédure d’appel. Et c’est alors que le rusé Daniel Wildenstein qui avait acheté les éventuels droits de succession à Charles Terrasse (un pari à un million de dollars quand même, puisqu’après la première instance, les chances de gagner en appel étaient bien minces) entra en scène, recrutant les ténors du barreau et les encourageant à tenter le tout pour le tout.
La place nous manque ici pour détailler plus, surtout l’habile retournement de logique qui leur a permis de plaider que le fameux faux n’en était finalement pas un puisque nullement antidaté, signé sans imitation de signature du nom même de Bonnard, juste « à la bonne franquette ». Coup de tonnerre : le tribunal d’appel a suivi ce raisonnement et l’œuvre est de nouveau revenue aux héritiers naturels de Bonnard (dont une moitié à Wildenstein en vertu de l’accord avec Terrasse).
Et pour couronner le tout, le marchand alla devant une autre Cour, plaidant le droit moral de l’artiste décédé sur son œuvre non vendue, non signée et jamais reproduite. Le droit moral sur le travail du peintre « non terminé ». Une transaction plus tard avec les sœurs Bowers (28% du tout) permit d’éviter une autre procédure en appel de leur part. En 1964, l’affaire était enfin terminée…
Dans une interview parue dans l’Express en 1999, Daniel Wildenstein disait : « Il était également inconcevable que les Terrasse et les Bonnard n’aient pas de tableaux. J’en ai donné à toute la famille. […] De cette aventure il me reste aujourd’hui 180 tableaux de Bonnard. Les plus beaux. Les plus magnifiques. Que vaut un Bonnard de nos jours ? Les grands Bonnard valent entre 5 et 7 millions de dollars. Les autres oscillent entre 500 000 et 2 millions de dollars. Ces sommes n’ont aucune signification pour moi. Pourquoi les ai-je encore, ces Bonnard? Pourquoi ai-je gardé les plus beaux ? Parce que je les aime. Parce que c’est le peintre que j’aimais et que j’aime le plus au monde. Je n’aurais fait ce coup de folie pour aucun autre artiste. […] »

La veuve Foujita et le couple Buisson

C’est l’histoire de Tsuguharu Foujita, un peintre japonais qui écuma le Paris des années folles, auteur de milliers d’œuvres et qui fut un des grands maîtres de l’école de Paris, un peintre acharné et talentueux aujourd’hui adulé dans son pays mais curieusement encore assez méconnu chez nous. C’est aussi l’histoire de Sylvie Buisson, la conservatrice du musée du Montparnasse qui se lança dans la publication de la biographie illustrée de l’artiste, qui comprend aujourd’hui trois gros et superbes volumes.
Mais quel parcours pour éditer le premier, co-signé avec son mari… Pas moins de sept ans de procès avec l’épouse du défunt maître. « Aucun livre ne sera aussi beau qu’un tableau de Foujita » avait décrété la veuve, menaçant de procédure des cohortes d’éditeurs dont les plus prestigieux de la place de Paris.
Procès heureusement gagné par le couple de biographes. Depuis, leurs trois tomes ont largement permis à l’œuvre du fantasque japonais d’essaimer. Et la veuve acariâtre s’est fait pardonner : aujourd’hui quasi centenaire, elle ne cesse de multiplier les donations aux musées de la région parisienne. Happy end…

Tim 2006

Tout doit toujours s’envisager très en amont, sous tous les angles et rien d’absurde ne saurait surprendre dans le monde l’art.
En 2006, le célèbre artiste belge Wim Delvoye a tatoué une œuvre sur le dos d’un certain Tim Steiner, la signature de l’artiste apparaissant au-dessus de la fesse droite du « support ». Il a donné un titre à son œuvre : Tim 2006.
En 2008, Tim 2006 a été vendue par une galerie zurichoise à un jeune collectionneur d’Hambourg. 150 000 € à partager entre l’artiste, la galerie et le « porteur ».
Impossible en France pour des raisons d’ordre public et de « bonnes mœurs, la transaction bénéficia des lois sur la prostitution en Suisse pour être déclarée légale. En outre, Tim Steiner aurait donné son autorisation pour être dépecé après son décès pour que Tim 2006 puisse être tannée et encadrée.
Il y a sept ans, l’œuvre a été exposée au Louvre où Tim Steiner a respecté son contrat et s’est exhibé devant les visiteurs.
Allez, pour clore en beauté ce petit digest consacré à la vie quelquefois tumultueuse des œuvres artistiques, on se permettra d’évoquer ce petit jeu de mots : jusqu’à sa mort, Tim Steiner sera contraint de faire gaffe à ses fesses. Surtout la droite…

On lira avec plaisir le passionnant ouvrage de Céline Delavaux et Marie-Hélène Vignes, Les procès de l’art Ed : Palette, qui nous a inspiré cet article. Plus de 350 pages qui retracent avec précision quelques retentissantes petites et grandes affaires du droit de l’art et qui se lisent comme un véritable roman policier.

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