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Alsacien d’origine, Paul Lang s’apprête à prendre la tête des musées de Strasbourg après un parcours professionnel qui l’a mené de Genève à Ottawa. Sa prise de fonction est fixée au 1er avril. Une perspective qui l’enthousiasme et qu’il évoque avec, déjà, de beaux projets en tête.

Vous avez la double nationalité française et suisse. Mais quelles sont vos racines ?
Elles sont alsaciennes. J’ai grandi dans le Sundgau, à Hirsingue où j’ai effectué ma scolarité maternelle et primaire avant que mes parents m’envoient pour trois ans à Bâle car ils voulaient que je sois bilingue. J’ai ensuite réintégré le système français au collège, puis au lycée de Saint-Louis avant de poursuivre ma formation universitaire à Genève.

Un vrai « transfrontalier » !
C’est vrai et c’est une dimension qui me tiendra à cœur dans mes fonctions à la tête des musées de Strasbourg.

Quel a été votre parcours professionnel ?
Après un mémoire de licence consacré à Géricault et une thèse soutenue en 1989 sur le thème des « pendants » en peinture, j’ai été brièvement assistant au département d’histoire de l’art de l’Université de Neuchâtel, puis collaborateur scientifique à l’Institut Suisse pour l’étude de l’art à Zurich où j’ai pu me sensibiliser au monde des musées et à la réalisation de catalogues raisonnés. C’est aussi là que j’ai pu assumer mes premiers commissariats d’expositions. En 2000, j’ai été nommé conservateur en chef du département des Beaux-Arts au Musée d’art et d’histoire de Genève avant de rejoindre la National Gallery of Canada à Ottawa en 2011 où j’ai été directeur adjoint et conservateur en chef jusqu’en mars de cette année.

Pourquoi avoir postulé à la succession de Joëlle Pijaudier-Cabot ?
N’ayant pas été formé en France, je ne suis pas conservateur général du patrimoine, je n’étais donc pas au courant de l’ouverture du poste et, par conséquent, je n’ai pas participé au concours qui s’est tenu au printemps dernier. Il se trouve que ce premier jury est resté sans résultat, le poste est donc demeuré vacant et ma candidature a été sollicitée par un courriel de la Direction des musées de France à la fin du mois d’août.

Quelle a été votre réaction ?
Un immense oui et dans la seconde ! Après sept ans passés en Amérique du Nord, la densité patrimoniale de l’Europe me manquait et puis, j’aime énormément Strasbourg. Ce sont les collections de ses musées qui m’ont formé enfant et adolescent. J’ai donc postulé au deuxième concours.

Et vous avez été retenu à l’unanimité. Sur la base de quel projet pour les musées de Strasbourg ?
Un projet basé sur le souci du renouvellement et de l’élargissement des publics. Strasbourg a d’énormes atouts, au premier rang desquels un réseau exceptionnel de dix musées aux collections riches et au public à chaque fois spécifique, allié à une vraie volonté culturelle exprimée par les élus. Je veux créer de véritables synergies au sein du réseau et, au-delà, dans toute la mesure du possible, avec d’autres institutions culturelles de la ville. À chaque fois qu’une exposition sera programmée dans un musée, les autres devraient pouvoir s’inscrire dans une logique de résonance. Le décloisonnement des publics fait partie des choses que j’ai apprises au Canada.

Avec déjà un projet concret en tête ?
Absolument. Avec le mausolée du Maréchal de Saxe érigé dans le chœur de l’église Saint-Thomas, Strasbourg conserve le chef d’œuvre absolu du sculpteur Jean-Baptiste Pigalle. Je pense à une rétrospective consacrée à cet artiste. Elle solliciterait le patrimoine et les compétences de plusieurs musées strasbourgeois, avec, par exemple, une réflexion sur l’art funéraire au moyen-âge et à la renaissance au Musée de l’Œuvre Notre-Dame, une exposition sur la permanence de l’art funéraire au XXe et XXIe siècle au Musée d’Art Moderne et Contemporain et, pourquoi pas, une approche zoologique du bestiaire sculpté sur le monument qui pourrait être présentée précisément au Musée Zoologique… Et si de manière concomitante l’Opéra du Rhin pouvait représenter Adrienne Lecouvreur de Cilea, un opéra dont le héros masculin est le maréchal de Saxe…

Vous imaginez cette exposition Pigalle à quelle échéance ?
Dans deux ou trois ans…

Le numérique est un autre de vos axes de développement. Comment l’envisagez-vous ?
J’ai pris la mesure de son importance en entendant les enfants de mes amis me dire qu’internet leur suffisait pour connaître la National Gallery à Ottawa où je travaillais ! Les nouvelles générations n’ont plus le même rapport à l’image, à l’original.

Suffit-il ? La confrontation personnelle avec l’œuvre, l’émotion qu’elle suscite sont-elles vouées à disparaître au profit de la dématérialisation ?
Non, je pense effectivement que le numérique doit être maîtrisé. Il doit avoir une fonction incitative mais certainement pas une fonction de substitution. En outre, des tablettes numériques peuvent fournir des images comparatives ou des éléments de contextualisation afin de rendre la visite plus enrichissante. Au point de vue pédagogique le numérique peut être un outil fabuleux. N’oublions jamais que notre fonction est d’ « instruire et plaire ».

Quel regard portez-vous sur les expo-événements, les expos « Blockbusters » comme on dit ? En envisagez-vous pour Strasbourg ?
Je pense qu’il est essentiel qu’un programme d’expositions soit le reflet de l’identité de l’institution où il se déroule. Il doit donc être en rapport avec les collections, et de manière générale avec le patrimoine conservé. En ce sens, l’exposition Pigalle pourra être un véritable événement à même de mettre en valeur le patrimoine strasbourgeois autour d’une figure majeure de l’art français du XVIIIe siècle et d’ainsi drainer un public important. Mais le marketing et la communication doivent à la mesure de l’événement. J’envisage d’autres monographies : le grand peintre alsacien du XIXe siècle Jean-Jacques Henner auquel un musée est consacré à Paris, et je n’exclus pas une rétrospective consacrée à une grande figure de l’Impressionnisme. Le public adore les monographies… Dans le cadre d’une programmation équilibrée je songe aussi à une manifestation consacrée à « Goethe à Strasbourg », à une grande exposition consacrée à La Marseillaise – un autre élément du patrimoine strasbourgeois – ou, dans un tout autre esprit, à la présence du sida dans l’art contemporain.

Vous avez évoqué des partenariats transfrontaliers pour Strasbourg, des collaborations transatlantiques pourraient-elles être envisagées ?
Je tiens à diffuser tant le patrimoine strasbourgeois que les compétences scientifiques de nos Conservateurs. La plateforme « Frame » (French regional American Museum exchange) qui promeut les échanges entre 26 musées français et américains, me semble dans ce contexte être un outil exemplaire.

Comment envisagez-vous le musée du XXIe siècle ?
Plus vivant que jamais ! Dès l’origine, il s’agit d’une bien curieuse création, ayant comme vocation de présenter des œuvres qui initialement n’avaient pas été créées pour un espace muséal. Il faut continuer à gérer cette contradiction originelle afin d’assumer la mission essentielle du musée qui est la transmission.
Ce devoir, parmi le plus noble qui soit, en fait un lieu de révolution permanente où il faut constamment trouver des points d’équilibre entre différents pôles, qui peuvent être perçus parfois comme étant contradictoires: instruire et plaire, séduire en restant rigoureux, rester connecté tout en permettant le silence et la contemplation, transmettre le passé et parler de l’avenir… En ne perdant jamais de vue l’équilibre entre trois impératifs : conserver, étudier, diffuser. Intellectuellement et humainement, c’est extraordinairement stimulant.
Je ne crois pas du tout à la mort des musées. De nouveaux défis seront à relever dans un réseau mutualisé et nous le ferons avec conviction et détermination.
Vous savez, je n’aurais pas été intéressé par la direction d’un musée universitaire américain où les collections sont exclusivement destinées aux professeurs et aux étudiants. Les musées doivent être des lieux de mixité générationnelle et sociale, des marqueurs essentiels dans la vie de la Cité.

Une ville qui est aussi européenne en ce qui concerne Strasbourg…
Tout à fait. Et j’aspire à des projets et à une médiation qui mettront en évidence cette caractéristique. En ce sens également le projet Pigalle me semble pertinent, car n’oublions pas que le maréchal de Saxe fut une des personnalités les plus emblématiquement européennes du Siècle des Lumières. »

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