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Le Pentagon Papers de Steven Spielberg tient ses promesses au-delà de toute attente. Il raconte par le menu l’énorme scandale provoqué en 1971 par l’un des premiers lanceurs d’alerte de l’histoire, un collaborateur du secrétariat d’Etat à la défense du gouvernement américain, qui, ulcéré par les preuves du cynisme et de l’arrogance des gouvernants d’alors, communiqua à la presse le rapport ultra-secret où était évoqué noir sur blanc le fait que la guerre du Vietnam était considérée comme inéluctablement perdue depuis plusieurs années, années durant lesquelles des milliers de jeunes américains avaient continué à sacrifier leur vie dans les marécages, malgré la certitude de l’inutilité de poursuivre cette aventure sans issue.

Plus que le récit de cet événement, Pentagon Papers est en fait et avant tout un film très brillant sur la presse (d’ailleurs, le titre original The Post –du nom du quotidien de Washington- le signifie bien). Autour de deux acteurs absolument exceptionnels, Meryl Streep hallucinante de vérité dans le rôle de Katharine Graham, la propriétaire du journal et Tom Hanks éblouissant dans le rôle du légendaire et, pour tout dire, mythique rédacteur en chef Ben Bradlee. Steven Spielberg a réalisé là son meilleur film depuis longtemps : un concentré de punch, de suspense (d’autant plus réussi qu’on sait tout de l’issue du bras de fer) et d’engagement citoyen.

 

Les fondements de la presse

« La presse doit aider les gouvernés, pas les gouvernants » : ces neuf mots sont toujours inscrits sur les murs de nombre de quotidiens et magazines américains. Ils figurent en toutes lettres dans les attendus du jugement de la Cour Suprême des Etats-Unis qui trancha définitivement en faveur du Post qui, avec courage et un sens incroyablement aigu de l’éthique démocratique, publia les pages du fameux rapport, malgré les énormes menaces venues du président Nixon, son entourage de la Maison Blanche et contre l’avis de certains membres de son conseil d’administration, plus préoccupés alors par la réussite de l’entrée en bourse du journal que par son statut premier : révéler les atteintes majeures au droit des citoyens et à la démocratie.

Ce film tombe à pic : dans Pentagon Papers, on ne fait qu’entre-apercevoir fugacement Nixon en ombre chinoise à travers la fenêtre du bureau ovale de la Maison Blanche. « Tricky Dick », Nixon le tricheur, comme une autre affaire allait de nouveau le prouver quelques années plus tard (celle du Watergate, que Spielberg annonce par un raccourci phénoménal et très habile tout à la fin du film) apparaît comme une parfaite préfiguration de l’actuel locataire du bureau présidentiel, le calamiteux et obscène Donald Trump.

La leçon majeure de cet excellent film est néanmoins celle du fonctionnement intime de la presse. En 1971, le Washington Post publia les Pentagon papers par la seule vertu de deux personnes : Kay Graham qui passa outre les avis obséquieux de ses conseillers, alla jusqu’à obérer une longue amitié avec Robert McNamara, le secrétaire d’Etat à la défense, commanditaire du rapport secret pour jouer à fond son rôle de propriétaire du titre et Ben Bradlee l’obstiné rédacteur en chef, leader charismatique d’une troupe de reporters d’exception, comme allait le confirmer plus tard la révélation du scandale du Watergate qui envoya Nixon aux oubliettes de l’Histoire. La nécessité vitale de la parfaite complicité du couple éditeur/rédacteur en chef est magnifiquement démontrée par le film.

Entre les parallèles avec Trump, outre-atlantique, et chez nous en France la concentration des principaux journaux nationaux dans les mains d’industriels de l’armement ou des nouvelles technologies, tous acheteurs d’influence par ce biais, la vision de Pentagon papers prouve qu’un chaînon essentiel de la presse écrite doit conserver l’audace, la résistance et l’éthique au cœur de son attitude quotidienne : les journalistes, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, de plus en plus laminés par l’impact du numérique sur leur métier et harassés par les conséquences des incessantes réductions d’effectifs qu’ils subissent, ont-ils conservé encore assez d’énergie, de lucidité et de détermination pour influer sur le devenir de leur journal ? De la réponse à cette question dépend leur avenir et sans doute aussi celui du pluralisme et de l’influence de la presse de notre pays…
Le démontrer par le biais de cette histoire qui date de près de cinquante ans n’est pas le moindre des mérites de ce formidable Pentagon papers

 

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