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Son premier texte avait été finaliste pour le Goncourt du Premier roman et le prix Lilas en 2013. Les éditions Arléa publient à nouveau l’auteure Strasbourgeoise Sylvie Bocqui. Ce genre de fille signe un style définitivement rare et singulier.

« Écrit lentement, cours vite, pense sans arrêt ». Elle voudrait se présenter ainsi, ne parler que de ce qui la nomme, la définit, l’emporte au rythme de vies croisées, rencontrées, rêvées. Celles qu’elle écrit. Surtout. La sienne, Sylvie Bocqui aime à en protéger le privé, mais semble ne faire mystère de rien. Elle est native d’une ville dont elle n’a jamais aimé la sonorité et préfère dire être née en Lorraine. Elle est arrivée à Strasbourg à l’âge de vingt ans, après, sourit-elle, de vaines études. Elle y vit avec son mari et ses deux enfants. Elle y travaille. Elle est rédactrice audiovisuelle pour la chaîne Arte. Elle se dit heureuse même si elle se sent toujours « homeless », déplore ses propres anglicismes, étudie la philosophie, déménage souvent. Si sa biographie ressemble un télégramme, son existence se résume où elle le décide. Le mystère, elle l’incarne.

Aider les grenouilles à traverser la route

C’est à voix basse et minimale que sa blanche écriture transparaît, elle parle comme elle écrit, à vif. « C’est pour cela que j’écris. Pour retenir les choses avant qu’elles ne s’échappent, tenter de donner une revanche à l’aquoibon. Le temps et l’histoire se tiennent la main mais peut-on écrire sur les choses qui sont en train de se faire, je pense que non, il faut qu’elles soient révolues, ou au bord de disparaître. C’est la pointe de cette écriture qui m’intéresse, y être et ne plus y être, c’est un rare moment d’ubiquité et les mots ne peuvent être que blancs, c’est la seule couleur possible même si ce n’est pas une couleur. C’est aussi une note, difficile à tenir, mais j’aime bien cet exercice. Si je veux écrire sur le chant d’un oiseau, il est évident qu’au moment même où je l’écris, ce n’est plus un chant d’oiseau, ce sont des mots et déjà l’oiseau ne chante plus, déjà, c’est fini. Parce que la vie est comme ça. Ce moment joyeux recouvert par la tristesse de sa disparition. Et en même temps, cette vie, il faut la célébrer. »
Elle court, comme elle écrit. Aussi. « J’ai commencé à courir parce que je n’avais pas de force. Cela m’en a donné d’une façon extraordinaire. Courir, c’est pétrir, les mots, le sol.» Jusqu’à la frontière de l’Alaska ou dans la forêt voisine, elle travaille son souffle, celui qui domine son écriture et lui donne cette musicalité presque atonale. Pendant des années, en vraie marathonienne, elle affûte son corps à l’image de sa pensée, à l’image de sa vérité, du sens, de son essentiel. « Je crois que les danois m’aiment pour ça, pour cette vérité.» C’est dans une émission, danoise justement, qu’elle est citée parmi les trois meilleurs romans français lorsque paraît Une saison traduite par Hans Peter Land. Là-bas comme en France, on la compare à Duras ou Bunuel pour la force cinématographique de sa langue. Elle s’émeut de se remémorer tout cela, évoque sa gratitude et la fidélité qu’elle éprouve pour Mallarmé, Rilke, Char, Lévinas, confie s’être nourrie avec Maurice Blanchot, depuis toujours. « Oui, cela a changé les choses d’être publiée avec tout le bonheur que cela représente mais la difficulté aussi. Tout à coup il fallait sortir, faire des mondanités, alors que ce que j’aime c’est écrire, seule, ou aider les grenouilles à traverser la route. » Ses immenses yeux bleus rient souvent. «Pur ravissement » est une de ses expressions favorites, qu’elle emploie pour décrire un moment, une rencontre, comme celle, profonde, avec Catherine Guillebaud, son éditrice «Ce qui me touche chez elle, ce n’est pas tant qu’elle aime ce que j’écris, c’est sa façon de l’aimer. »
Auteure en sa demeure, la sienne avec certitude, elle encourt les possibles en absolus fondus mais choisis, « Un amour, un premier amour qui a priori ne va pas de soi, ici entre deux femmes en l’occurrence rajoute une latitude supérieure à acquérir et dont on sort augmenté. Cela aurait pu aussi être une histoire entre deux hommes, mais le genre dont je parle est féminin, ou du moins a le souhait d’être adoubé en tant que femme. Dans sa solitude, ne plus être une réfugiée du genre »
Il ne faudrait pas trop se fier aux allures de tanagra de Sylvie Bocqui. Tout chez elle travaille en un contrepoint puissant dont elle aime habiter les extrêmes.
Fidèle à sa liberté. Elle préfère…

 

« Je n’aimais pas quelqu’un de mon sexe, j’aimais quelqu’un de mon genre. Je voulais être quelqu’un de ce genre, le sien, ce genre de fille. »
Pour son second roman, Sylvie Bocqui a capté cette solitude qui appartient à celles et ceux dont le premier regard, celui de la mère peut-être, a failli. Et dont on ne se remet jamais vraiment. S’il est question d’une histoire d’amour entre deux femmes, le titre, éminemment subtil, aborde et grève ce sujet au bord de rives bien plus vastes, où à travers la fascination, l’identification, la quête du genre et de l’amour cherchent une réponse éperdue. « J’ai demandé si c’était bien. Elle n’a pas répondu. Il fallait que quelqu’un dise enfin quelque chose de ce trouble, ou cesse de dire n’importe quoi. Elle n’a pas répondu n’importe quoi. Elle a fait un pas en avant. »
L’auteure d’Une saison (paru en 2013 chez Arléa) avait déjà ébloui par son écriture serrée et sa façon unique de mettre des mots sur l’indicible. Avec une précision de diamantaire, encore, toujours, elle sait les arrimer au cœur d’une partition particulière où chante ce «je » tremblant sur le fil du dire, d’aimer, de vivre, un «je» qui convoite une consistance et une identité. Elle confie n’être pas vraiment romancière et avoir peu d’imagination. C’est ce que disent tous les grands auteurs. Ce genre de fille est un bouleversement.
Ce genre de fille – Editions Arléa – 16 €

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