À l’Opéra avec Chrysoline Dupont
L’opéra demeure l’une des dernières utopies possibles. Un lieu où des inconnus consentent à vivre ensemble la même histoire, à retenir leur souffle au même instant, à sortir changés d’une émotion qu’ils ne partageront pourtant jamais tout à fait de la même manière. C’est cette promesse que Chrysoline Dupont place au centre de sa première saison à la tête de l’Opéra national du Rhin. Plus qu’une programmation, elle dessine une manière d’habiter le monde.
L’affiche donne le ton. Une montagne surgit sous un ciel traversé d’étoiles filantes. Une ascension et un sommet. Le symbole pourrait sembler héroïque ; il est tout l’inverse. Grande amatrice de ski et de haute montagne, la nouvelle directrice sait qu’aucune cime ne se conquiert seule. En montagne comme à l’opéra, chacun a besoin des autres. Les chanteurs, les musiciens, les costumiers, les techniciens, les administrateurs, les artisans des ateliers, jusqu’au public lui-même composent cette cordée sans laquelle rien n’advient. L’opéra est un art collectif ou il n’est pas. Elle parle peu d’elle-même. Son regard se tourne toujours vers les oeuvres, les artistes, les équipes. Pourtant, son histoire éclaire sa vision. Chez sa grand-mère marseillaise, les mercredis avaient la couleur du Rosenkavalier, de Rigoletto ou de la Tétralogie mise en scène par Patrice Chéreau. La famille n’était pas musicienne, mais ses parents étaient des fervents mélomanes. Très tôt, la jeune Chrysoline comprend que les maisons d’opéra seront son paysage et son terrain de jeu.
Une maison lyrique est d’abord une aventure humaine
Après Sciences Po Paris, elle frappe à la porte de Gérard Mortier, alors directeur de l’Opéra de Paris. « J’ai envie de travailler avec vous, monsieur. Prenez-moi ! » L’audace lui ouvre un monde. Elle y découvre une conception de l’art qui refuse les compromis et considère la création comme une nécessité démocratique. Plus tard, au Festival d’Aixen- Provence auprès de Bernard Foccroulle, elle apprend ce qu’est réellement le métier : accompagner les artistes, construire une saison, penser une institution dans le temps long. L’Orchestre de chambre de Paris puis l’Opéra-Comique viendront confirmer cette conviction profonde : une maison lyrique est d’abord une aventure humaine.

©Pascal Bastien
Sa saison raconte la confiance
Lorsqu’elle arrive à Strasbourg, Chrysoline Dupont ne parle ni de rupture ni de révolution. Elle revendique au contraire la continuité. « Une institution solide est un bien précieux », dit-elle. Son ambition est plus subtile : ouvrir encore davantage les portes et faire circuler les idées et les émotions. Son discours tranche avec les clichés qui poursuivent encore le monde lyrique. « Il faut en finir avec l’opéra bashing et les stéréotypes. Je mets ma confiance dans la jeunesse et dans nos institutions. » Le propos n’a rien de défensif. Il s’appuie sur une réalité : les salles sont pleines, près d’un tiers des spectateurs strasbourgeois ont moins de 28 ans, les actions éducatives irriguent le territoire. Pour elle, le problème n’est pas l’opéra ; c’est le récit que l’on continue d’en faire. Sa saison raconte cette confiance. Ariane à Naxos, Pelléas et Mélisande, Rigoletto ou Lucie de Lammermoor côtoient Le Paradis et la Péri, L’Amour des trois oranges ou Le Petit Ramoneur. Les grands titres dialoguent avec les oeuvres plus rares, les jeunes metteurs en scène avec les artistes confirmés. Rien n’y relève de l’effet de catalogue. Chaque choix semble répondre à une même intuition : rester en éveil avec une curiosité intacte. Cette volonté d’ouverture dépasse les seules oeuvres. Les Opéras volants continueront d’aller vers les habitants éloignés des scènes lyriques. Les ateliers resteront gratuits. Les représentations « Relax » accueilleront des spectateurs en situation de handicap dans des conditions adaptées. À Mulhouse, un partenariat avec la chaire de philosophie de Cynthia Fleury prolongera une réflexion sur le soin, la vulnérabilité et la réparation. L’opéra ne se contente plus de représenter le monde ; il cherche aussi à prendre soin de ceux qui l’habitent.
Strasbourg lui apparaît comme une évidence
Ville-frontière, capitale européenne, Strasbourg porte dans son histoire le dialogue des cultures. L’Opéra national du Rhin doit, selon elle, penser naturellement ses liens avec Stuttgart, Vienne, Londres, Genève ou Nancy. Les coproductions, les circulations d’artistes et les collaborations internationales ne relèvent pas d’une stratégie d’image : elles prolongent l’identité profonde d’une maison née au coeur de l’Europe. Sa référence à Jacques Rancière n’est pas un clin d’oeil intellectuel. Le Partage du sensible résume sa manière d’envisager le théâtre musical : créer un espace où l’on apprend à regarder ensemble. Dans un monde fragmenté, saturé d’écrans et d’opinions irréconciliables, l’opéra demeure un lieu singulier. Pendant quelques heures, des inconnus acceptent de former une communauté provisoire. Ils rient, pleurent, se taisent ensemble. Ils éprouvent cette étrange sensation d’appartenir, l’espace d’un spectacle, à quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes.
Faire tomber les murs
Briser les chaînes : celles qui séparent les générations, les territoires et les idées reçues. Loin d’être un manifeste, elle mettra son ambition en oeuvre avec calme et détermination. À l’heure où tant d’institutions cherchent leur raison d’être, elle rappelle que l’opéra n’est pas un sanctuaire réservé à quelques initiés. Il est un lieu où le merveilleux continue de rendre le réel plus habitable. Une possibilité d’utopie, fragile, mais vivante.

©Pascal Bastien