Bibliothèques idéales : tous les mots du monde

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Comme tous les ans à pareille époque, depuis bientôt deux décennies maintenant, Strasbourg se transforme trois semaines durant en une ville où ce sont les livres qui prennent la parole. Pour dire le monde et ses maux. Au programme du 18 septembre au 4 octobre, plus de 70 rencontres, débats, lectures et spectacles musicaux.

Aragon avait raison, « C’est une chose étrange à la fin que le monde », il ne savait pas à quel point il avait raison, il ne pouvait pas le savoir. Si ce premier vers du poème Que la vie est belle (1954) a été retenu cette année comme ligne d’horizon plus que comme slogan de cette édition, c’est que cette étrangeté du monde qui confine désormais à l’absurde est au final ce qui nourrit l’acte d’écriture et, au-delà, de création.
En ce mois de septembre qui est celui des rentrées, de l’imperceptible changement de lumière qui annonce la fin d’un cycle et donc, à Strasbourg, des Bibliothèques idéales (BI), il ne pouvait sans doute pas y avoir plus belle antienne pour scander les dizaines de rencontres qui permettront de regarder le monde sous un angle inédit, à cet instant précis de l’histoire où personne ne pourrait dire dans quel sens il tourne, ni de quel côté il va tomber. Même si pour Aragon il s’agissait d’en célébrer la beauté et l’aube sans cesse renaissante, ce dont nous sommes assez loin, il y a là comme une évidence.


« Oui parce que les enjeux du moment sont immenses », confirme François Wolfermann, le directeur des BI. « La fascisation de la planète, les mécanismes de domination, ce qu’on fait de l’autre sont quand même au coeur de nos préoccupations à tous ». Davantage encore à quelques mois d’une élection présidentielle dans notre pays qui s’annonce incertaine, tendue et pleine de dangers. Avec pour point central le langage et son utilisation, sa déformation.
À ce titre, la rencontre entre Olivier Mannoni, Barbara Cassin et Cécile Alduy le dimanche 20 septembre, intitulée « D’abord, ils sont venus chercher les mots » sera éclairante puisqu’il s’agira d’analyser ce phénomène que nous voyons tous se produire, aux Etats-Unis mais pas seulement, d’un pouvoir qui commence à dissoudre les mots et les outils, à les corrompre.
Comme depuis sa création, le festival des Bibliothèques idéales s’évertuera ainsi à interroger le monde, à essayer de lui donner une forme plausible en faisant dialoguer les disciplines, les générations, les regards et les publics. Trois semaines durant, écrivains, philosophes, scientifiques, poètes, artistes, journalistes, musiciens et chercheurs partageront leurs réflexions dans une programmation qui refuse les frontières habituelles entre les savoirs. Les BI n’empilent pas les conférences, elles composent un paysage qui donne aussi une large, et même de plus en plus large, place aux créations artistiques originales et contemporaines mêlant musiques et littérature.
« Nous travaillons beaucoup avec des artistes nationaux et aussi avec beaucoup d’artistes d’ici, parce que c’est le rôle du festival que de valoriser les talents que nous avons dans la région », poursuit François Wolfermann. Une dizaine de créations feront ainsi entendre les textes autrement avec un spectacle d’ouverture programmé le 18 septembre consacré aux langues régionales de France, rappelant que chaque langue porte une manière particulière de raconter le monde et qui sera comme un manifeste.

Rima Abdul-Malak  @Jeanne Accorsini.

Titiou Lecoq ©DR

Et parce que tout ici est affaire de passerelles et de dialogue entre les arts, des écrivains comme Douglas Kennedy ou Eric-Emmanuel Schmitt verront leurs textes prendre une autre dimension au son du piano. L’immense John Howe en sera aussi. Quelle que soit la forme qu’on lui donne, la littérature demeure naturellement le coeur battant de ce festival. Aux côtés, ou plutôt à la suite d’Amélie Nothomb, qui lancera symboliquement cette édition le vendredi 18 septembre, le public retrouvera Douglas Kennedy, Yasmina Khadra, Etienne Klein et Adèle Van Reeth, Johann Chapoutot, Simone Polak et Frédérique Neau-Dufour, Pierre Rosanvallon, Philippe Besson, Enki Bilal, Olivier Guez, Joann Sfar pour ne lancer que quelques noms à la volée, qui exploreront les mémoires, les territoires, les imaginaires, les frontières.
Les frontières, les territoires qui sont aussi des enjeux géopolitiques au moment où, de l’Ukraine au Proche Orient, les guerres font rage. Des grands noms du journalisme comme Pierre Haski, Céline Marangé ou Claude Guibal viendront le décrypter puisque si la guerre se vit, elle doit aussi se raconter, être racontée. À ce titre, la journée consacrée au Liban et à sa littérature (le 3 octobre), mais aussi car il ne peut en être autrement à la guerre, en collaboration avec L’Orient- Le Jour et en présence de Rima Abdul-Malak, s’annonce comme un moment exceptionnel.

C’est une chose étrange à la fin que le monde oui et le décrypter oblige à modifier la courbe du temps, à le remonter. Les Bibliothèques idéales ont cette capacité-là. Pascal Blanchard, Rachida Brakni, Xavier Le Clerc, Sandrine Lemaire et Nicolas Bancel viendront ainsi aborder la décolonisation, une part absente de nos époques, pour mieux comprendre son héritage et sa place dans notre récit collectif. Puisqu’il n’est finalement question que de ça, toujours, de récit et d’héritage.

Découvrir le programme

Les Prix Strasbourg
Pour la première fois de leur déjà longue histoire, les Bibliothèques idéales ont décerné un prix littéraire. Le Crédit Mutuel Alliance Fédérale, le CIC et le groupe EBRA se sont en effet associés au festival strasbourgeois pour lancer les Prix Strasbourg : quatre distinctions qui mettent à l’honneur des oeuvres et des auteurs qui éclairent notre époque, interrogent le monde contemporain et portent les valeurs d’une société profondément humaniste. Le Grand Prix Strasbourg Crédit Mutuel (Roman Badanine et Mikhaïl Roubine, Le Tsar en personne, Ed. Les Arènes), le Prix Strasbourg Espoir CIC (Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, Ed. Grasset), le Prix Strasbourg Bibliothèques idéales (Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Ed.Gallimard) et le Prix Strasbourg EBRA (Marion Dubreuil, Pelicot, un procès pour l’histoire, Ed. Futuropolis), récompensant pour ce dernier un essai ou une enquête journalistique, seront remis le mardi 29 septembre à 18h en l’église Saint-Guillaume, épicentre de la manifestation.

 

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