Un édifice charnière

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Article publié en juin dans notre hors-série dédié à l’IHU

À Strasbourg, au coeur du site historique de l’Hôpital civil, l’Institut Hospitalo- Universitaire de Strasbourg (IHU) a pris place là où s’élevait autrefois l’ancienne maternité. Un bâtiment neuf, livré après un concours lancé en 2011 et remporté en 2012 par l’agence de Patrick Schweitzer associée à KS Groupe, pour un budget d’environ 20 millions d’euros et près de 10 000 m². Un projet charnière, à la fois couture urbaine et manifeste technologique.

Photographie : Laetitia Piccarreta, DR

Inscrire un nouveau bâtiment dans l’Hôpital Civil, c’est s’insérer dans une histoire déjà longue. L’histoire du lieu ne se contente pas d’entourer le projet : elle en constitue la matière même. Sous l’ancienne maternité, les équipes ont mis au jour des vestiges archéologiques qu’il a fallu traiter avec précaution, ainsi que des engins explosifs nécessitant des opérations de déminage. « On ne construit pas ici comme ailleurs. Chaque intervention suppose de tenir compte de ce qui nous précède », rappelle Daniel Zanini.


Hors sol, le contexte est tout aussi exigeant. Le site est majoritairement composé de bâtiments anciens protégés, au milieu desquels s’élève la silhouette très contemporaine du Nouvel Hôpital Civil (NHC). Construire ici supposait un équilibre délicat entre héritage et modernité. « Nous étions sur un site patrimonial extrêmement sensible. L’Architecte des Bâtiments de France nous a demandé de respecter strictement les gabarits existants, de contenir les hauteurs et surtout d’inscrire le projet dans un environnement architectural très hétérogène », explique Patrick Schweitzer.
L’idée de Patrick Schweitzer est de faire de l’IHU une transition entre l’architecture classique du site et le NHC très contemporain. Plutôt qu’un objet autonome, le bâtiment s’affirme comme une pièce de liaison, un trait d’union. Sa hauteur est contenue, son implantation épouse les alignements existants et évite tout effet de surplomb sur les bâtiments patrimoniaux voisins. Même les équipements techniques, regroupés et masqués en toiture, disparaissent du champ visuel afin de préserver les perspectives du site historique. « Le projet a été pensé sur-mesure pour ce lieu. Il ne fonctionnerait nulle part ailleurs, il est unique », souligne Patrick Schweitzer. La façade quant à elle, habillée d’un bardage irisé, joue avec la lumière : grisée par temps couvert, dorée au soleil, elle inscrit le bâtiment dans une matérialité changeante.

Une machine médicale hors norme

Ce qui distingue l’IHU d’un hôpital classique tient d’abord à la nature de ses plateaux techniques. Au premier étage, dédié aux soins, deux grandes salles hybrides concentrent l’innovation. Ces blocs nouvelle génération associent imagerie de pointe et acte opératoire dans un même espace. Le chirurgien peut visualiser en temps réel des images superposées au corps du patient, ajuster son geste, passer d’une intervention conventionnelle à une approche guidée par l’imagerie sans changer de salle. La technologie n’est plus périphérique : elle est intégrée au coeur même de l’acte médical. Un étage plus haut, place à la transmission. L’enseignement occupe le deuxième niveau, où des médecins forment d’autres médecins, alternant cours théoriques et mises en situation pratiques. Une salle spécifique accueille les industriels venus présenter robots chirurgicaux et dispositifs innovants, déjà commercialisés ou encore en développement. Les praticiens testent, manipulent, évaluent les outils avant leur déploiement. L’IHU devient ainsi un espace de dialogue direct entre recherche industrielle et expertise clinique.

Patrick Schweitzer, architecte.

Au troisième étage, la recherche s’organise au plus près des équipes médicales. Start-up et chercheurs y développent des programmes en collaboration avec les praticiens de l’institut, avec l’objectif de déposer des brevets et de transformer les découvertes en applications concrètes. Les projets n’y restent pas théoriques : ils sont pensés pour trouver une traduction rapide en pratique clinique.


Soins, formation, recherche : trois niveaux superposés, une même dynamique. L’IHU n’est pas un simple lieu de prise en charge, mais un accélérateur d’innovation. L’organisation verticale du bâtiment rend lisible cette chaîne de valeur : tester, expérimenter, perfectionner, puis transférer vers le patient.

Un bâtiment traversé de lumière

L’architecture accompagne cette logique d’interdisciplinarité en rendant les circulations visibles et les rencontres naturelles. Au coeur du bâtiment, un large puits de lumière structure les trois niveaux et met en relation soins, enseignement et recherche. Les plateaux dialoguent autour de ce vide central, qui devient un espace de respiration autant qu’un point de convergence. On perçoit physiquement la continuité entre les activités : ici, la recherche n’est jamais loin du soin, et la formation s’inscrit dans le même mouvement.


Cette organisation produit un effet immédiat : l’innovation ne se cache pas, elle se montre. À travers les parois vitrées, les équipements de pointe, les robots, les dispositifs expérimentaux apparaissent comme partie intégrante du paysage quotidien. Le bâtiment donne à voir la technologie en action, sans la théâtraliser. Les lieux de convivialité ont fait l’objet d’une attention particulière. « Plus qu’ailleurs, ils doivent être qualitatifs, apaisants », insiste Patrick Schweitzer. Dans cet environnement technique, ces espaces intermédiaires favorisent les échanges informels entre chirurgiens, chercheurs, industriels ou étudiants. L’innovation ne se joue pas uniquement au bloc opératoire, elle naît aussi dans les discussions spontanées, à la croisée des disciplines.


Et pourtant, en entrant, on ne se sent pas dans un hôpital. Le parquet au sol, la lumière naturelle omniprésente, les volumes ouverts et l’atmosphère apaisée créent une expérience plus chaleureuse. Les matériaux adoucissent la technicité des équipements. En contraste avec l’ambiance plus massive et minérale du Nouvel Hôpital Civil voisin, l’IHU revendique une autre manière d’accueillir la médecine : un lieu à la fois high-tech et hospitalier au sens premier du terme.

Une passerelle fonctionnelle et stratégique

L’un des éléments structurants du projet est la liaison couverte avec le NHC.  Plus qu’un symbole, la passerelle est un outil quotidien. L’IHU ne dispose pas de chambres : certains patients hospitalisés au NHC traversent donc pour être opérés à l’IHU. À l’inverse, la stérilisation, la décontamination et certaines fonctions logistiques restent assurées par le NHC.
Ce cheminement protégé prolonge physiquement le bâtiment et garantit la continuité des flux. « C’est avant tout fonctionnel », résume Daniel Zanini. Il permet d’articuler deux entités aux compétences complémentaires sans dupliquer les équipements lourds.


Sur le plan technique, la gouvernance est partagée : l’IHU gère l’ensemble du bâtiment hors biomédical, les équipements de bloc relevant des Hôpitaux universitaires de Strasbourg. Une organisation qui reflète l’hybridation institutionnelle du site.

Un outil évolutif

Pensé pour durer, le bâtiment se veut modulable. Les salles d’opération ont été conçues pour pouvoir être reconfigurées, voire réduites à mesure que les robots deviennent plus compacts. Les réseaux et réserves techniques autorisent l’intégration de nouveaux équipements.


Sur le plan environnemental, le bâtiment est fortement isolé et équipé de systèmes performants de chauffage et de refroidissement. Sa « peau » extérieure participe à la régulation thermique tout en affirmant son identité. En lieu et place d’une maternité, l’IHU n’a pas seulement changé de fonction : il a changé d’échelle. Entre héritage et haute technologie, il incarne une nouvelle génération d’architecture hospitalière. Non plus seulement un lieu de soins, mais une plateforme où s’invente, concrètement, la médecine de demain.

« Les salles d’opération ont été conçues pour pouvoir être reconfigurées, voire réduites à mesure que les robots deviennent plus compacts. »

À la direction technique de l’IHU, Daniel a orchestré la conduite des travaux neufs, de la conception à la livraison. Il assure désormais la maintenance de toutes les infrastructures.

Patrick Schweitzer, architecte.

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