Christian Heinrich, le créateur des P’tites Poules

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– article publié dans Or Norme N°39, paru en décembre 2020 –

Sa série d’albums Les P’tites Poules figure en bonne place dans nombre de chambres d’enfants dans toute la France. Son auteur, Christian Heinrich, s’apprête à quitter Schiltigheim et l’Alsace, sa région natale, pour vivre dans les montagnes de la Drôme. Avant ce départ, qui a des causes multiples, il nous fallait donc brosser le portrait de ce talentueux auteur, sensible et pétri de talents…

« Je suis un gamin de la campagne » annonce spontanément Christian Heinrich quand nous l’incitons à se raconter. « Je suis né dans les années 60 à Sélestat et j’ai passé mon enfance pas très loin de là, à Ebersheim, au sein d’une famille sertie dans ce monde paysan du centre-Alsace. Mon enfance s’est partagée entre le monde des maraichers et celui de l’agriculture. J’ai travaillé aux champs et je dois dire que j’ai été un élève assez médiocre à l’école primaire. On disait de moi que j’étais un enfant rêveur, je l’ai évoqué dans mon ouvrage paru l’an passé (« Du vent dans les pinceaux » – ndlr), j’étais à l’ouest. Je le dis aussi dans ce livre, si j’ai toujours dans ma vie d’adulte voyagé vers l’est, c’est peut-être pour compenser d’avoir été à l’ouest durant mon enfance. En plus d’être rêveur, j’étais un grand lecteur, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main : j’ai découvert ainsi Jack London, Jules Verne, les encyclopédies… toute une connaissance qui s’est ainsi installée peu à peu à travers les livres. Heureusement, car je me sentais terrorisé par l’école, ce qui conduit ma mère à décider mon entrée à l’internat de Sainte-Hyppolite, au pied du Kaut-Koenigsbourg. « Mettez-le où vous voudrez, lui avait dit mon instituteur, de toute façon vous n’en ferez jamais rien… ». J’avais dix ans… et cette phrase a résonné en moi pendant des années. Aujourd’hui, je veux la lire presque comme une injonction qu’aurait faite cet instituteur à destination de mes parents : « n’en faites rien, laissez-le libre ». C’est ce que j’ai fait moi-même avec mes deux fils, qui sont grands aujourd’hui. Je leur ai donné les clés, les réflexions et tous les éléments et avec ça, ils vont faire leurs choix… Bon, pour être franc, je ne suis pas sûr que cette phrase ait été prononcée dans ce sens à l’époque, bien sûr…(rires) 

Dans cet internat chez les frères maristes, à la discipline très sévère donc, le jeune Christian retrouvera paradoxalement une belle confiance en lui (« les professeurs avaient le look de Dark Vador mais ils savaient reconnaitre les efforts faits par les élèves et les encourager… ») et il rend aujourd’hui un hommage prononcé à ces professeurs qui ont su le réconcilier avec la connaissance et ses apprentissages. 

« Ah ! mais je me rends compte que je vous parle pas du tout du dessin, c’est quand même incroyable, ça ! » se ravise-t-il soudain. « Il a toujours été en moi, aussi longtemps que je me souvienne. Au départ, je recopiais les bandes dessinées qui me tombaient sous la main et je les prolongeais, je poursuivais ces histoires sans attendre la livraison suivante. Je pense que je tiens ça de ma mère qui, dans les années cinquante, avait voulu devenir dessinatrice de mode et styliste, un désir étouffé par la dure réalité économique de cette époque où on incitait les jeunes à travailler dès que cela leur était possible. Cette passion, je l’ai entretenue durant mes années d’ado, au collège puis au lycée, comme une petite braise susceptible, un jour, de déboucher sur quelque chose de plus grand… Et c’est une prof de mon lycée à Colmar qui m’a parlé pour la première fois de l’Ecole des Arts-Décos (aujourd’hui HEAR) à Strasbourg, moi je n’en avais jamais entendu parler… Je passe et réussis le concours en 1984 et je passe mes cinq années à découvrir la force et le langage du dessin et tout ce qu’on faire avec cette technique-là. Je comprends que comme tous les arts, le dessin et l’illustration ne sont plus depuis longtemps considérés simplement comme un art plastique mais qu’ils sont susceptibles de créer des élans de pensée, qu’ils sont des outils de réflexion. Passées les deux premières années assez difficiles où on nous bouscule beaucoup alors qu’on est tous pressés d’embrasser complètement les problématiques du dessin en trouvant son style et ce qu’on a envie de dire avec ça, on s’aperçoit de la masse de ce qu’on acquiert grâce à d’excellents profs et je pense essentiellement à Claude Lapointe (le fondateur de l’atelier d’illustration de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg et le formateur de toute une génération d’illustrateurs français – ndlr) qui nous a transmis une technique narrative et une réflexion sur l’image ainsi qu’une mémoire de ce qui se joue dans l’espace rhénan, depuis les écoles de gravure du XVIème siècle

A ma sortie, je découvre notamment, en la prospectant, la maison Gallimard que j’apprends à bien connaître au fil des mois. Ma première commande aura été de dessiner un rhinocéros dans les hautes herbes de la savane africaine pour une collection pédagogique. Je me rappelle que j’ai sué sang et eau pendant huit jours sur cette image, j’étais tout à fait conscient que je n’avais pas le droit de me rater sous peine de voir les portes de cette prestigieuse maison se refermer à jamais. Tout s’est bien passé et j’ai enchainé les travaux du même genre dans la foulée… tout en étant très correctement payé. C’étaient les derniers feux de la belle époque, mais nous ne le savions pas… »

 

Le succès explosif des P’tites Poules

Peu à peu, Christian Heinrich se fait un nom grâce à des collaborations avec plusieurs autres maisons d’édition, toujours sur la thématique de l’image documentaire. Mais il sait déjà que la fiction l’attire. « Je ne me sentais pas encore les épaules pour y aller mais c’est vrai, ça me fascinait déjà » raconte-t-il. « Je me faisais mes histoires, je commençais déjà à en ficeler quelques-unes. Et puis je voyageais beaucoup, je prenais volontiers la poudre d’escampette grâce aux revenus de mon travail. C’est là que j’ai découvert et me suis mis à cultiver ce goût pour les carnets de voyage, qui ne m’a jamais plus quitté… »

En 1995, une rencontre déterminante va alors avoir lieu : celle avec Christian Jolibois, son ainé d’une quinzaine d’années. « Un véritable auteur comme je recherchais déjà, quelqu’un avec qui on ne fait pas que collaborer, mais avec qui on invente ensemble des histoires. Pendant trois ou quatre ans, on a essuyé les plâtres ensemble car l’époque était en train de beaucoup changer, dans les maisons d’édition chacun se sentait sur un siège éjectable et les équipes disparaissaient à la queue-leu-leu. On commençait un projet, on y passait six mois et là, on vous appelait au téléphone pour vous apprendre que l’équipe venait d’être virée et que le projet tombait donc à l’eau. »

En 2000, « Les p’tites poules » vont donc naître de cette belle collaboration. Avec le succès qu’on connait, dix-huit albums se succédant en vingt ans (le 19ème est en cours de réalisation). Le succès est immédiat, « La p’tite poule qui voulait voir la mer » se vend à 13 000 exemplaires lors de sa première année en librairie, bénéficiant d’un bouche-à-oreille impressionnant dans le milieu des enseignants. Il faudra trois ans de plus pour que le succès enfle, le temps que les gens intègrent l’esprit série. Et depuis, « Les p’tites poules » sont ancrées comme une référence dans la littérature jeunesse. « La p’tite poule qui voulait voir la mer » atteindra en 2021 le million d’exemplaires vendus, un chiffre faramineux qui s’appuie aussi sur un autre : pour l’ensemble de la série, plus de 4 millions d’exemplaires ont été vendus à ce jour… La série est traduite et vendue dans plus de vingt pays. En Chine (première traduction en 2008), « le succès est explosif » commente Christian Heinrich « car ils sont fascinés par la liberté et la facilité avec lesquels on invente… »

Et puis, il y a ces innombrable et sublimes croquis accumulés pendant des années, nature, montagnes, mers, villes, visages… réunis dans le superbe « Du vent dans les pinceaux ».  

Ils ont tous un sens » commente le désormais auteur et illustrateur, « celui de rendre le voyage plus intéressant que le carnet lui-même et inversement, le carnet devenant plus intéressant que le voyage quand on le mène jusqu’au bout. Ces croquis sont de introspections et des partages sur place, puisque les personnes rencontrées peuvent voir immédiatement ce que je réalise. C’est très puissant. Cette maturité acquise durant trente ans de voyages et de dessins m’a poussé à mettre tout ça en forme dans ce beau livre. Aujourd’hui, je me sens libéré, d’ailleurs l’été dernier a été le premier été depuis très longtemps où je n’ai rien dessiné, je goûte aussi cette liberté-là… Mais je sais que je vais y revenir, peut-être plus relâché, plus libre encore… »

Le livre a été édité par Astrid Franchet  « et il lui doit beaucoup » dit Christian Heinrich.

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D’autres horizons dès février prochain…

« Depuis toutes ces années de voyages, j’ai beaucoup marché dans les montagnes et c’est ainsi que j’ai découvert cette région à la limite de la Drôme provençale où la montagne est superbe et où j’ai fait de la marche, des treks et du vélo. Je m’étais toujours dit que si un jour je devais quitter l’Alsace, je m’installerais par là-bas. Et l’amour m’a convaincu de franchir le pas. Ma compagne, qui pour l’heure habite Paris, avait aussi, depuis des années, l’envie de s’installer là-bas. Dans le village où nous allons nous installer, mais c’est aussi le cas dans les petites vallées de là-bas, je trouve qu’il y a encore tout à faire, je le sens. Il y a des associations, des collectifs de citoyens qui mènent une quasi politique de la ville, en partenariat avec les municipalités, qui les bousculent même, parfois. Je trouve ça extraordinaire, personnellement. Ca me rappelle le collectif des Rives de l’Aar que je présidais, bâti pour préserver ce dernier poumon vert à Schilick. De même que j’ai créé ici le salon du livre Schilick On Carnet, qui fêtera ses dix ans en 2021, et parce que j’ai l’impression d’avoir un peu fait le tour de ce que je pouvais faire ici, je vais essayer de créer son homologue là-bas… Ce qui me motive et ce qui est important pour moi, c’est de retrouver de la beauté dans mon environnement. A 55 ans, j’ai besoin de ça et j’ai envie de m’offrir comme un retour aux sources, quand j’étais gamin et que j’usais mes fonds de culotte dans les forêts. J’ai choisi une maison qui se trouve en haut d’une colline, il y a les moutons qui paissent juste à côté, j’ai l’impression d’avoir trouvé mon endroit…

©Nicolas Rosès