La Laiterie réouvre : un lieu, une maison de famille
Article publié dans Or Norme N°60
En approchant de la Laiterie, les souvenirs et les émotions m’envahissent. Comme la promesse de retrouver une vieille amie, dont j’ai été privé trop longtemps. Alors je…
Oui, pardonnez-moi, cette incartade à la règle première du journalisme : pas de Je. C’est vrai. Mais si Paris valait une messe, la Laiterie vaut bien une transgression. Car, dans sa première existence, la Laiterie fut mon université. Elle m’aura offert des émotions, et bien plus. Je pense à ce concert « rock festif » du 26 février 1997. J’y vais pour voir enfin Blankass, dont je passe l’album éponyme jusqu’à l’usure. J’ignore à ce moment-là que quelques années plus tard, ils seront le premier groupe que j’interviewerai. Et que je ferai ensuite, très mal, les choeurs sur une de leurs chansons pour une captation radio. Et que Guillaume, le chanteur, deviendra un ami. Guillaume, je t’enverrai sans faute cet article.
J’ignore aussi que le premier groupe sur scène ce soir-là fait alors son tout premier concert professionnel, hors bars et MJC. Que le matin même, il était encore à Bruxelles pour finaliser son premier album, bientôt l’un des plus vendus de l’histoire en France. Et je ne sais pas que ma dernière interview, vingt ans plus tard, ce sera avec ce groupe-là, ici même. À vrai dire, nous étions alors douze dans la salle à les entendre se présenter timidement : « bonsoir, nous nous appelons Louise Attaque »… Des souvenirs, des moments suspendus, nous en avons tous à la Laiterie. Au moment de fermer ses portes, l’équipe avait eu l’excellente idée de proposer au public une dernière visite des lieux, accompagnée par la playlist des artistes qui s’y s’étaient produits. Au hasard, il y avait ce groupe de métal allemand, qui n’avait pas obtenu l’autorisation d’utiliser du feu lors de son passage sur l’un de ses tubes d’alors… Aujourd’hui, Rammstein joue dans les plus grands stades, et fout littéralement le feu !

©Tobias Canales
Thierry Danet m’accueille. Gardien de ce temple de la musique dont la seule ligne aura toujours tenu en deux mots : découverte et plaisir. Costume trois-pièces, cravate et porte-cravate, la barbe finement taillée, le personnage est ainsi connu depuis les débuts de la Laiterie en octobre 1994. Il évoque avec émotion ce « lieu, vrai lieu, plus qu’un équipement culturel ». Et de se souvenir des débuts rock’n’roll, c’est son mot. « Les Artefacts ont été choisis en août, et la salle a ouvert en octobre. Entretemps, nous avons réussi à caler 60 concerts. Et bien sûr, le jour de l’ouverture, les peintres étaient encore à l’oeuvre ». Ne comptez pas sur Thierry Danet pour vous conter des souvenirs particuliers avec les artistes passés par la Laiterie. « Mais c’est impossible », sourit-il d’un air entendu. Tout au plus rappellera-t-il l’anecdote d’un groupe britannique « qui présentait tous les stéréotypes du groupe britpop arrogant. Et puis, d’un coup, au milieu du concert, le chanteur a déposé sa guitare devant la scène, comme une offrande. Le public l’a fait tourner quelques minutes. Malgré des milliers de concerts, je n’avais jamais vu ça. Et je suis toujours ébahi de découvrir des moments comme ça, si singuliers. » En revanche, il parle de tous ces artistes avec une affection rare. « Une famille, une maison commune », voici la formule qui affleure régulièrement dans l’entretien. La maison commune, c’est bien sûr la Laiterie. La famille, elle, connait moult ramifications : les permanents d’Artefact, les bénévoles, les artistes, le public et toutes personnes qui ont un rapport à la Laiterie.
Si une maison a besoin de fondations, la Laiterie en possède trois, solides comme le roc(k) et l’amitié : Thierry Danet, donc. Mais aussi Nathalie Fritz et Patrick Schneider. Sans oublier Christian Wallier, qui a quitté l’aventure il y a quelques années. Il y a aussi la ville de Strasbourg, « qui a lancé à l’époque le pari d’une salle comme il n’en existait pas. Dans les années 80, 90, les municipalités regardaient les salles autonomes qui fonctionnaient, puis s’y intégraient. Là, le modèle a été totalement différent, c’est la ville qui a créé une salle pour ces musiques. » CES musiques ? « Oui, rigole-t-il pour nous c’était du rock, du rap, de la soul, du métal. Mais en France, il faut des étiquettes. Alors ça a été les musiques nouvelles. Mais pour moi qui aime le rock, Elvis, le King, en 94 ce n’était quand même déjà plus très nouveau. Ce genre de truc, tu ne le trouves qu’en France ! »

Thierry Danet au centre entouré de Nathalie Fritz et Patrick Schneider. ©Christophe Urbain
Cette maison, il a fallu la quitter le temps des travaux. Là encore, avec un flegme tout beatlesien, Thierry Danet explique : « on y a été entraînés lors de la COVID-19. Peut-être le pire moment pour nous. Ne plus pouvoir aller à la Laiterie, ne plus avoir ces contacts avec les groupes et le public, ne plus trouver notre raison d’être. Et je le dis bien sûr en relativisant. Je pense à ceux qui ont vraiment souffert à ce moment-là ». Raison d’être. Le ton est donné : « ici, tu vois tous les soirs pourquoi tu as passé ta journée à bosser. C’est unique », s’enflamme-t-il. Et cette raison d’être, il en a intitulé le document qui a servi de base pour les travaux actuels. « C’est ce qui a guidé l’ensemble du chantier. On a eu énormément de chance, la grande majorité des personnes impliquées aiment la Laiterie. Jusqu’à notre maître d’ouvrage, Pierre Keiling, qui est à l’origine de la première Laiterie, en 1994. » Acteur majeur du chantier, il a réfléchi avant tout de façon pragmatique : quels sont les besoins ? Ils sont techniques, pas architecturaux. Une salle de spectacles divers ? D’abord une salle de concert. Si l’on peut faire un concert, on peut faire tous les spectacles. L’architecte s’est aussi attaqué au son, qui « parfois n’allait plus trop bien sur certains concerts », concède Thierry Danet. Pour autant, il l’assure : on ne touche pas à l’âme du lieu. Et c’est la même chose pour les célèbres toilettes : « on a dû les changer de place, mais je sais à quel point elles comptaient pour le public. Tout comme les passerelles : impossible de s’en séparer. C’est rare, un lieu où public et artistes se croisent aussi facilement.
Ah, les artistes ! La Laiterie, c’est pour certains un passage obligé. Louise Attaque, on y revient, a décidé sur une tournée des Zénith de France de préférer la Laiterie pour quatre concerts plutôt que le Zénith de Strasbourg. La raison ? Celle évoquée plus haut : un attachement particulier. Wire, célèbre groupe post punk britannique : « ils sont devenus des amis. Or, sur une Ososphère ça a failli mal se passer à cause d’un rack d’effets perdu en chemin. Mais tout s’est bien terminé. Surtout que des amis, on n’a pas envie de les décevoir. » Et l’attente est là, chez les groupes, les tourneurs. Il confie qu’Arthur Teboul (Feu ! Chatterton) est dans les starting-blocks, et que c’est à la Laiterie que le groupe garde son tout meilleur souvenir de concert !

©Christophe Urbain
C’est aussi ce qui a guidé le choix de l’artiste pour le concert d’ouverture de la nouvelle salle. « Last Train, on les a fait jouer quand ils étaient un jeune groupe local. Puis je les ai vus signer chez Universal, ici, dans la petite salle de la Laiterie. Aujourd’hui, ils sont un groupe national et même international. C’est ça, l’histoire de la Laiterie ».
Ces artistes, ils ont aussi insisté pour que le lieu, la « maison de famille », ait droit à quelques travaux. L’équipe, elle, les demande depuis 2008. « De l’extérieur, on ne voit pas tout. On a par exemple dû demander à Dominique A de raccourcir son rappel, à cause d’une fuite d’eau en lisière de scène. Ça devenait dangereux pour son technicien. Alors, il a chanté seul, a capella. Pour le public, c’était un moment suspendu. Pour nous… » Et d’ajouter que ces dernières années, beaucoup d’artistes venaient pour le lieu, pour l’équipe, pour ce public si particulier. Mais ne venaient plus pour l’équipement. La maison de famille va rouvrir, le brouhaha va à nouveau se faire entendre, et faire revivre ces murs, dont l’un, dans le hall, redevenu de brique, mais peintes en noires. Le brouhaha, c’est le titre du texte qu’a écrit Thierry Danet juste avant la fermeture. C’est ce mélange de bavardages, de balances des artistes et de folie quand la lumière s’éteint dans la salle, pour mieux s’allumer et lancer le spectacle. Ce sera le cas dès l’expo Ohm Sweet Ohm et la présence de Laurent Garnier et Vitalic fin février, pour tout le monde, comme une pré-visite. Ce sera le cas aussi et surtout le 24 avril quand Last Train balancera les premiers accords de III, son dernier album, sur la grande scène. Show – really – must go on!
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©Christophe Urbain

©Tobias Canales

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