Du Mexique au Canada : rencontre sur les chemins de l’Ouest américain avec Julien

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À 37 ans, Julien Haas a parcouru en solitaire et d’une traite les 4 270 km du Pacific Crest Trail. Ce chemin de grande randonnée traverse les États-Unis du nord au sud en longeant le Pacifique. Plus qu’une aventure, cette introspection de 5 mois de la frontière mexicaine à la frontière canadienne a mis à rude épreuve tous les mécanismes de ce natif de Strasbourg. Il revient pour nous sur les conditions de ce voyage hors normes, une plongée totale dans une nature immense et sans concessions.

Sauvage

Les chiffres donnent le tournis. Ce sont plus de 4 200 km à parcourir à pied et quelques 140 000 m de dénivelé positif. Cinq mois de randonnée itinérante à travers la Californie, l’Oregon et l’État de Washington, d’une frontière du pays à l’autre. Voici en bref le “PCT”, le Pacific Crest Trail, l’un des treks les plus longs des États-Unis.

C’est en 2014 que Julien découvre son existence à travers la lecture du livre de Cheryl Strayed, Wild. Adapté au cinéma la même année, ce récit est celui de l’autrice qui a parcouru dans les années 1990 une partie du Pacific Crest Trail, “seulement” 1 700 km.

Le mot “wild” m’a interpellé” raconte Julien. “C’est mon mot préféré, “sauvage”. J’ai lu ce livre et j’ai découvert l’existence de longues randonnées à travers le monde, des tracés de plus de 3 000 km”.

Le défi est à la hauteur des rêves du jeune homme, qui en a justement plein la tête. “Quatre ans plus tard, une amie me dit quelque chose qui ressemble à “les rêves c’est sympa d’en parler mais à un moment il faut les vivre ! Soit tu le fais, soit tu le tais.C’est à ce moment que j’ai décidé d’y aller.

La bougeotte

Julien est né et a grandi dans le Bas-Rhin. Enfant, ses parents emmène la famille en vacances dans les Alpes autrichiennes et pour y randonner toute la semaine. Après des études en pharmacie dans la capitale alsacienne, le vent du voyage se lève dans l’esprit du jeune homme. “J’ai pris mon globe et j’ai regardé ce qui était à l’exact opposé de la France. Je alors suis parti pour la Nouvelle-Zélande que j’ai sillonné pendant quelques mois avant de rentrer terminer mes études à Paris”.

Depuis cette vie en mouvement, le “syndrome de la bougeotte” comme l’appelle Julien se renforce chez lui. “Je n’ai jamais pu signer un CDI : je faisais des grosses semaines de remplacements en pharmacie et dès que je pouvais, je bougeais quelque part !”.

Ce besoin de temps, d’espace et d’énergie est toujours là quand en 2016 quand il trace pleinement sa voie du mouvement. Radical, il se sépare de l’ensemble de ses biens et ne garde que l’essentiel dans un sac un dos. Le déplacement s’impose alors comme principal point d’équilibre de cette nouvelle vie sans attache pour pouvoir se laisser porter par ses envies et assouvir sa curiosité. “Tous les lundis je changeais d’arrondissement. J’allais de Airbnb en Airbnb dans Paris pour voyager de façon microscopique”.

Et c’est ainsi qu’en 2018, Julien annonce autour de lui son départ pour l’immense aventure du Pacific Crest Trail. Il entre de plain-pied dans le processus administratif, une aventure numérique avant l’aventure du chemin : “comme je restais plusieurs mois aux États-Unis, il me fallait un visa spécial et un permis pour dormir dans les Parc nationaux américains”.

Le départ de cette aventure hors du commun est fixé au 7 avril 2018. Il faut partir suffisamment tôt pour ne pas souffrir de la chaleur du désert au départ et arriver avant les premières neiges au Canada. Julien espère venir à bout de 4 270 km du Pacific Crest Trail en 5 mois.

Rien ne vaut la réalité et l’expérimentation

Avant le départ, le temps est naturellement à la préparation. Mais comment s’entraîne-t-on pour une randonnée de 150 jours ? “Pour être honnête, je ne me suis pas préparé physiquement. Je ne voyais pas comment je pouvais me préparer pour marcher 12h par jour. Je me suis dit que je prendrai le premier mois pour m’entraîner et que j’irai progressivement”. Les sens comme principale boussole.

Du côté du matériel en revanche, la préparation est centrale. Car ce n’est pas une galaxie qui sépare une nuit sous la tente dans les Vosges d’une randonnée itinérante de 4 000 km, c’est un univers. “J’ai passé beaucoup de temps sur le matériel. Certainement trop, parce qu’au final, les choses ne se passent jamais comme prévu. Rien ne vaut la réalité et l’expérimentation !”. Alors un seul mot d’ordre s’impose : l’adaptation. “J’ai changé mon sac à dos pour un modèle plus petit et mieux adapté à mon allure. J’ai renvoyé mon pantalon de pluie et mon carnet de notes… Je me suis rendu compte que mon vrai confort, c’était ma légèreté”. Les a priori, les certitudes, et les besoins fondent comme neige au soleil. Comme si l’épreuve du terrain et le temps long nivelaient tout.

Sur la route

Justement, la neige sera le dénominateur commun des différents biotopes que Julien va traverser.

Depuis “kilomètre 0” du Pacific Crest Trail à la frontière mexicaine, il faut d’abord traverser le désert où déjà l’impression d’immensité s’impose au regard. Vient ensuite la Sierra, la partie montagneuse du trail encore sous la neige en avril cette année là. La Californie du Nord et ses moyennes montagnes s’étendent ensuite avant d’entrer en Oregon, “un couloir vert fait de forêts” se rappelle le trekkeur. Vient ensuite l’État de Washington aux paysages similaires à ceux d’Oregon jusqu’à ce qu’apparaissent “des montagnes qui ressemblent à nos Alpes”. Enfin, le PCT se ferme sur “les montagnes pointues de Colombie Britannique”.

Physiquement, l’enjeu est de taille. “J’en ai chié !” confesse Julien. “Ça monte dès le départ, et puis c’est tous les jours. Il n’y a pas de répit, ou presque. Le corps souffre, on ne peut pas faire quelque chose d’aussi intense sans qu’il y ait des conséquences. Mais je crois que le corps est une machine incroyable. Je pouvais me coucher défoncé après 72 km de marche – mon record ! – et après une bonne nuit, c’est comme s’il ne s’était rien passé la veille !”.

La clé pour venir à bout d’une aventure si exigeante est de morceler l’effort, de prendre le trail petit à petit. “Je prenais ma carte et je prévoyais un itinéraire de 5 à 6 jours en fonction de mon état. C’est la durée du ravitaillement que je pouvais porter avec moi sans ralentir mon rythme” raconte l’aventurier.

Au menu de chaque jour de randonnée, de la semoule. À chaque repas. “Oui, pendant 5 mois j’ai mangé la même chose. La semoule est un excellent ingrédient sur plusieurs aspects : le prix, le poids, l’encombrement et l’apport nutritif. Je remplissais ma popote avec de la semoule, de la fécule de pommes de terre, un mélange d’épices, de l’huile d’olive et de l’eau. J’ajoutais du beef jerky le midi et le soir, du thon que je transportais sous vide”.

Il y a heureusement les ravitaillements en ville chaque semaine qui viennent égayer le régime du strasbourgeois. “Je commandais le plus gros burger ou la plus grosse pizza avec du Coca-Cola glacé ! Quand je marchais sur le trail, je pouvais imaginer le Coca et ses bulles qui pétillent sous le nez… Ça me mettait dans un état fou, je suis devenu accro !”. Mais pour descendre en ville, là aussi c’est une aventure. Il faut d’abord quitter le sentier et rejoindre une route pour faire du stop jusqu’au magasin. Une escapade urbaine qui exige de revenir exactement au point où Julien avait laissé son chemin : “si je commençais à louvoyer, ça n’avait plus de sens”. 

Introspection

Mais la plus grosse épreuve pour Julien est de vivre 5 mois de solitude complète. “Je savais que le PCT allait être une épreuve physique, mais il a surtout été une épreuve mentale. La solitude était très intense. C’est un dialogue avec toi-même, il y a des choses qui remontent et tu ne peux pas y échapper. J’ai refait ma vie plusieurs fois, j’ai repensé à des décisions, à qui j’étais, à ce que j’avais envie de faire ma vie. C’était évidemment très introspectif”.

Malheureusement, le mental est une chose délicate qui se casse facilement. “Il y a un moment dans la Sierra où j’ai vraiment craqué. Les larmes coulaient, ce n’était plus possible, j’avais envie d’arrêter. C’était trop dur”. Mais bonne nouvelle, le mental est aussi une chose qui se fortifie ! “Ma plus grande fierté c’est de ne pas avoir lâché à ce moment et d’avoir traversé la Sierra. Et plus le temps passe, plus j’oublie ce qui a été difficile !”.

L’arrivée est aussi un moment intense et peut-être le plus difficile. Après plusieurs mois à être paradoxalement ancré dans le présent et hors du temps, on ne revient pas “dans le monde” aussi facilement. Ce jour là, Julien vit un cocktail d’émotions. “Je marchais et puis simplement, à un moment, j’ai vu le monument qui symbolise la fin du trail. J’étais arrivé, comme ça. Mais je n’en avais pas envie, je voulais encore marcher. Alors je suis resté devant le monument, j’ai pris des photos. Même s’il restait encore 18 km pour arriver jusqu’à la route qui pourrait m’emmener à Vancouver, ce n’était plus le PCT. C’était les kilomètres les plus nuls de mon trek, mon chemin de croix”.

En arrivant à Vancouver, les regards des citadins se font durs, pour la première fois. Quand sur le chemin, l’état extérieur témoignage de la rudesse de l’épreuve, en ville c’est une autre affaire. “Pour les gens, j’étais surtout un mec dégeu avec son sac. Pas quelqu’un qui venait d’accomplir quelque chose de fou. Je sentais vraiment pour la première fois leur regard”.

Retour

Lorsque l’on vit une immersion en pleine nature aussi longue, que l’on vit une aventure aux dimensions si vastes, la digestion peut être longue. Elle demande un temps est très personnel. “On acquiert une vision différente de la vie” philosophe l’aventurier. “Et le vrai défi, c’est d’accepter la futilité de certaines choses alors qu’on a vécu vie pleine de sens pendant 5 mois”.

De ce voyage au bout de lui-même, Julien en ressort avec des réponses à des questions qu’il ne se posait pas, et avec la paix tirée comme une couverture chaude sur des sujets qu’il n’imaginait même pas batailler. “Ce qui m’émeut le plus aujourd’hui, ce sont les rencontres avec tous ces marcheurs, avec ces trails angels – des bienfaiteurs locaux qui installent sur le chemin le temps d’un dimanche un grand barbecue pour restaurer gratuitement les traileurs -, des gens avec un passif complètement différent du mien que je n’aurai jamais rencontrés ailleurs”.

À la fin de cette expérience, l’Homme est devenu pour Julien comme dénominateur commun. “C’est une expérience solitaire qui a du sens uniquement parce qu’il y a la connexion avec l’autre. Ça ne m’intéresse pas de me retrouver tout seul dans une cabane au fond des bois”. Expérimenter la simplicité humaine nous fait cheminer vers notre prochain.

Quand on le questionne sur ces projets nature, Julien a toujours des rêves plein la tête. “Je voulais faire le GR5 de la Mer du Nord à la Méditerranée en passant par le Mercantour, mais je me demande un peu ce que je vais faire aux Pays-Bas”.

Pourtant, les grands espaces américains restent gravés dans le cœur et les jambes de celui qui n’est assurément pas guéri du syndrôme de la bougeotte. “Je repartirai aux États-Unis pour faire les deux autres grands trails – l’Appalachian Trail et le Continental Divide Trail, ndlr”.

On appelle cela un “Triple Crowner”, un marcheur qui a parcouru les quatre chemins de grandes randonnée américains.

Découvrir le profil Instagram de Julien : @julabougeotte

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