Interroger le monde|Or Champ

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Or Champ est une tribune libre confiée à une personnalité par la rédaction de Or Norme. Comme toute tribune libre, elle n’engage pas la responsabilité de la rédaction de la revue, mais la seule responsabilité de sa ou son signataire.

Interroger le monde

Pourquoi je fais des documentaires ?
par Françoise Schöller, journaliste, autrice et réalisatrice de documentaires.

 

Dans le déluge d’informations qui nous submergent en permanence, il arrive qu’il y en ait une qui reste accrochée dans un recoin de ma pensée. À mon insu, elle chemine doucement dans les méandres de mon esprit, creuse son sillon jusqu’à ce que se dessine les contours d’un projet possible. Commence alors étude, recherches, rencontres et écriture. Petit à petit, réaliser un documentaire devient plus qu’une envie : un besoin. Celui de partager une démarche qui m’a touchée – c’est toujours l’impératif de départ – mais aussi celui de comprendre, d’éveiller l’intérêt, de susciter les questionnements, de bousculer les certitudes et les idées toutes faites.
L’expérience m’a appris que moins un documentaire cherche à affirmer, démontrer ou convaincre, plus il permet d’informer en profondeur. Plus que dire le monde, il s’agit de l’interroger. Laisser les faits et les êtres parler d’eux-mêmes – sans surplomb ni commentaires envahissants – ouvre la voie à l’écoute, à l’appréciation et à la réflexion du spectateur. Si une personne est touchée au coeur par ce qu’elle voit et entend, elle s’en trouve transformée et davantage concernée par le sujet. Elle se forge une opinion, s’interroge, transmet à son tour ce qu’elle a découvert. Autrement dit, le film a eu un impact, il a agi, fait trace. Et cela me réjouit profondément d’être au service de la diffusion d’une information utile qui éclaire plus qu’elle n’impose.
Chaque documentaire que je réalise ne fait qu’approfondir les questions qui m’habitent. Par exemple, dans mon dernier film, En médiation. Au coeur de la justice restaurative, je cherche à comprendre comment les opprimés deviennent des oppresseurs, comment réparer les torts causés et restaurer les liens humains. Comment rendre justice autrement que par la sanction ?
La dimension interrogative me semble essentielle. Comment s’ouvrir à une réalité plus complexe, plus fragile ? Dans un monde brutal, saturé de discours péremptoires, de jugements hâtifs et de cynisme revendiqué, interroger plutôt qu’affirmer devient un acte de résistance. C’est une manière de réintroduire de la nuance et du doute dans le tumulte des opinions. Prendre le temps d’écouter et de comprendre l’autre avant de trancher, c’est déjà refuser la violence du simplisme. Interroger, c’est aussi reconnaître qu’on ne sait pas tout. C’est admettre que l’autre détient une part de vérité qui nous échappe. Occuper cet espace incertain et exigeant rend possible le vivre ensemble. Comme le disait Simone Weil dont la lucidité demeure percutante : « Partout, l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’opération de la pensée. »
Face au vacarme du monde, continuer à penser, à questionner, à tendre la main pour comprendre plutôt que pour convaincre, c’est peut-être une des formes les plus discrètes mais, essentielle, du courage.

©Lisa Haller