Le Or Champ de Michel Bedez // Langue Pendue haut et court

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La langue est sur son lit d’hôpital. Elle va mal. Elle chevrote, cherche ses mots, perd la boule.
L’équipe des urgences s’affaire en silence. Le français souffre. On le dit hors d’âge, difficile, complexe, inadapté au monde contemporain. On décide d’alléger son corps lexical, une liposuccion s’impose. 200 000 mots en surcharge cérébrale sont aspirés, la plupart morts d’ennui depuis longtemps. On conserve un noyau de 1 000 mots communs, cela suffira amplement.

Une fois sa silhouette amincie, les spécialistes se penchent sur son visage. Il faut rajeunir tout cela. Les temps modernes refusent la vieillesse, les aspérités et la poésie des méandres. De la simplicité est injectée dans les plis du front pour gommer tous les signes d’effort. On passe ses irrégularités au botox, obsession de rendre sa surface plus lisse, sans anomalies, sans cicatrice, ni grain de beauté.
Sa tête nourrit au sérum de la téléréalité, devient laquée comme un miroir de bordel.
L’opération de jouvence se poursuit à coups de scalpel. On dissèque la grammaire. On ouvre l’estomac de l’orthographe. Le trait d’union est passé sous le cutter, coupé et détaché de sa base. « Boutentrain », « passepasse », « tirebouchon », « tapecul » sont recousus pour ne former qu’une masse compacte. L’accent circonflexe subit le même sort, il est prélevé puis jeté à la poubelle comme une coquetterie, un appendice inutile.

« ché pa ou chui, jpEx minstallé » Le français affaibli est attaqué par une épidémie de SMS qui se diffusent comme des métastases. Leurs interprétations phonétiques finissent la langue à coup de pied. Des abréviations réduisent encore l’approximation des mots, les poussant jusqu’au néant – jpp, osef, wsh, mdr…

La langue anglaise particulièrement virulente, qui a senti la bête blessée, prend part au requiem. Elle attaque notre gosier à coup de « drink », « slim », « burn out » et « breaking news ». On tente de faire barrage. Les remèdes pour sauver le français de l’anglais portent des noms qui en disent long sur notre capacité de résistance : le Made in France, le French Fab tour, la French tech, …

Après l’opération du corps, celle du cerveau s’impose. Désormais, tout le monde va employer les mêmes mots pour assurer une compréhension maximale et soulager nos neurones. On en profite pour ligaturer la curiosité, la créativité, la soif de culture. Ainsi « le trop » va devenir l’emblème de cette répétition massive. C’est trop cool, trop bien, trop beau, trop super, …répète-t-on inlassablement, hébété.
Même les professions lettrées n’y échappent pas. « Être vent debout » ou « Jupitérien » deviennent les mots litaniques de toutes les rédactions.

Pour mettre toutes les chances de survie de son côté, on s’adapte à la culture ambiante. Facilité et réduction sont les maitres mots. Les pages du dictionnaire sont remplacées par des teeshirts à messages. Plus besoin d’ouvrir un livre, les mots s’exhibent désormais sur des poitrines, s’imposant à nous, comme une célébration du soi. « Princesse en baskets », « j’vais être papa », « la perfection existe, la preuve sous vos yeux ».
Les textiles de marques, remplacent peu à peu les encyclopédies. La dernière collection d’été rend hommage aux grands hommes « Nietzsche ta mère », « Vinci que je te baise », « Tu suces pour un Marx », ou à la littérature « Poil de salope de Jules Renard »… la littérature passe sous la ceinture, le français tombe dans un coma profond.
Délaissée, appauvrie, simplifiée, sans avenir, en moins de trente ans la langue française est devenue un gilet jaune.

Michel Bedez

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