Pierre-Louis Basse : « Il faut s’écrire, mes amis… »

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L’ex-journaliste d’Europe 1 et écrivain a publié sur sa page Facebook un texte sublime qu’il nous a autorisé à publier sur ornorme.fr. A déguster…

 » J’ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas
Ils passent devant moi et s’accumulent au loin
Tandis que tout ce que j’en vois m’est inconnu
Et leur espoir n’est pas moins fort que le mien

Je ne chante pas ce monde ni les autres astres
Je chante toutes les possibilités de moi même hors de ce
monde et des astres
Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir  » .
Guillaume Apollinaire

Il faut s’écrire à défaut de pouvoir se parler plus d’une heure, chaque jour, dans les jolies rues du printemps. Ecrire, c’est envoyer une lettre parfumée de rire et de désespoir mêlés. Un jour prochain, cette lettre arrivera. Elle dira un monde nouveau que nous avions fini par oublier.  » Comme un interdit, un grand soleil un jour de pluie « , psalmodiait Christophe, il y a quelques jours à peine. Nous avions dix ans peut-être quand les garçons voulaient avoir le droit de s’approcher des filles, à l’université. Et les garçons se sont approchés des filles.
C’était douceur, émerveillement.
Nous avions quinze ans quand Nixon et Kissinger ont assassiné le printemps d’Allende, les doigts de Jara, la voix de Neruda. Et nous avions vingt-ans, quand nous avons compris, avec effroi, que les camps de souffrance étaient des deux côtés. C’était rage et colère de devoir accepter la ruine de nos utopies, nos rêves fracassés, notre communisme défiguré.  » Insouciants et drôles « , fous d’amour et des amours, il nous fallut pactiser avec le danger du Sida. Refuser de se protéger, c’était comme faire l’amour sous les bombes. Et nous avons vu avec espoir, revenir au pouvoir tous ceux qui se promettaient de  » changer la vie « .
Nous avons vieilli dans nos métiers. Souvent, sans y prendre garde, nous avons oublié les plus démunis, les plus fragiles. Le chômage, le grand spectacle, et son corollaire, la vulgarité, et le mépris de l’autre, le fric, la notoriété de bac à sable, se sont installées dans nos vies. C’était périlleux de se battre pour la culture, la poésie, la dignité tout simplement, dans les lieux de pouvoir.
Quand le mur de Berlin est tombé, le grand marché s’y est vu pour mille ans. Même les livres les plus fins nous conseillaient de déchirer la page de nos utopies : fin de l’histoire, rideau, nous promettait avec le sourire la camarilla des experts ; déjà. J’y pensais, ce matin, en apercevant le beau merle avec son bec fluo, se posant à une lèvre de mon café : de l’historien Fukuyama à Montand, de Reagan à Tapie, de Bush à Eltsine, nous avons deviné que la liberté serait menacée par sa propre prison. Liberté glauque et trompeuse, plus terrible encore que toutes les prisons. Pour s’en convaincre, il suffit de découvrir le formidable livre de Svetlana Alexievitch,  La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement.
Oui, le grand marché à échoué. Le grand marché nous a défiguré. Il aura pris tant de vies, que le virus, partout dans le monde, révèle nos fragilités, notre inconscience, nos égoïsmes. Il faudrait donc mourir dans un EHPAD à 3000 euros la pension complète, histoire de satisfaire des actionnaires ? Il faudrait accepter que des gamins de vingt-ans, sillonnent sur un vélo, les rues des grandes villes pour distribuer des pizzas Uber, sans la moindre protection sociale ? Il faudrait aimer une télévision truffée d’imbéciles en paillette, alors que la culture est liquidée ?
Il faut s’écrire afin de ne pas se perdre de vue. Se désirer à jamais. Il faut s’écrire au présent, chaque jour, histoire de ne pas sombrer dans un passé perdu. Nous n’avons pas l’intention d’arrêter de respirer. Même l’aventure du sport, celle que j’aimais, avec sa beauté et son hasard, a disparu. Le virus traverse les dieux du stade. Depuis quelques semaines, les anciens matches ont pris le relais. Subtil et dangereux poison du vintage.  » Séville 82 « , et toutes ces finales de coupe de France avec François Mitterrand dans les tribunes, juste à côté de Jacques Chirac. Des confinés que nous sommes, regardons des confinés pour l’éternité. Un spectre hante nos téléviseurs : le passé du sport nous ramène chaque soir, une sorte de présent éternel. Brusquement, j’ai peur. Les images qui filment le réel ont le pouvoir de nous refiler des morts, qui semblent vivants et s’agitent sur notre écran. Un poison. La fiction est plus belle : même disparu, Gabin ou De Funès nous semblent très vivants. C’est la puissance de l’imaginaire face au réel. La force du songe. Les rêves à réinventer contre le quotidien des trahisons. Il faut s’écrire encore et le marquer sur les murs de nos rues désertes.
« Si seulement tu touchais mon coeur,
si seulement tu posais ta bouche sur mon coeur,
ta fine bouche, tes dents,
si tu posais ta langue, comme une flèche rouge
là où bat mon coeur poussiéreux,
si tu soufflais dans mon coeur, près de la mer… « .
Pablo Neruda.

Il faut s’écrire.
Mes amis. »

Pierre-Louis Basse