Travailler ses couleurs

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Depuis quelques années, je fabrique de l’utile. C’est que chaque projet m’amène vers un autre défi, professionnel ou personnel. Une autre compétence. Une autre rencontre. Les listes de tâches gribouillées pendant le café du matin colorent ainsi mes journées d’un arc-en-ciel d’intentions qui ordonnent et qui rassurent d’efficacité. Un tourbillon parfois étourdissant et qui, à force, devient légèrement hystérique. Parce qu’en faisant toujours un peu plus, la ligne entre passion et compulsion devient insignifiante.

À coups de semaines rythmées par du fluorescent, les petits bonheurs de la vie se parent de pastel, et ceux reliées à une douce oisiveté s’éclipsent. Ma grand-mère maternelle adorait s’asseoir sur son balcon pour regarder l’agitation de la rue. Toute seule, avec sa tasse de thé et sa petite laine. Elle était bien. Comme sur les terrasses dans le Sud de la France sauf que, depuis notre Québec natal, il faisait un peu moins chaud. Envieuse, je me dis qu’il me faudrait un sacré niveau de méditation pour y arriver. Faire pas grand-chose, et le faire tranquillement. Parce que le tiroir des choses à faire reste toujours un peu ouvert.

Puis, il y eu l’annonce du confinement.

Depuis ma vallée viticole, je continue de travailler. L’activité économique et rédactionnelle étant au ralenti, j’ai malgré tout un trop-plein de temps. Donc j’ai fait du ménage. Trié. Jeté. Nettoyé. J’ai rangé minutieusement mes vêtements d’hiver en espérant que le dicton d’avril se contredise. J’ai écrit des lettres à quelques copines de l’autre côté de l’océan. Voyant Pâques arriver, j’ai réfléchi à la plus belle couronne à faire avec mes mains. Puis j’ai épluché mes livres de recettes afin de trouver la popote cachée sous les coins écornés : ceux que je plie minutieusement pour une prochaine occasion. Accessoirement, j’ai mis de la farine partout, et réorganisé le tiroir à épices deux fois. Depuis, mon chez nous français est propre comme jamais, et selon les jours, ça sent plus ou moins le beurre, les oignons ou le chocolat. Parfois tout en même temps. L’instant de quelques jours, j’ai travaillé avec mon conjoint dans les vignes. J’ai pioché comme une forcenée afin de planter de jeunes plants de vigne.

Finalement, ma cuisine sentait encore plus le chocolat.

Pour changer d’air, je garde le rythme d’une marche quotidienne sur les coteaux du village. Le chant des oiseaux valse entre le bruit des quelques tracteurs qui passent. Parce que la nature fait son bout de chemin sans attendre, les vignerons s’activent sur leurs lopins de terre avant l’arrivée des travaux en vert.

Récemment, je me suis surprise à faire des balades sans écouteur. Sans musique ni baladodiffusion qui m’apprendrait quelque chose d’utile. J’ai marché pour marcher. Pour m’aérer le cerveau certes, mais pas pour faire deux choses en même temps. Sans trop y penser, je cherche un peu moins de stimuli qu’à mon habitude. Petite victoire.

Depuis quelques jours, je me contiens de ne pas faire de liste. Je sais que l’envie reviendra avec l’effervescence d’un quotidien plus serein. Pour l’instant, je savoure la page blanche dans mon esprit sans hâte ni impératif. Juste pour voir si, au final, ça fera du bien à mon arc-en-ciel. En nuançant ainsi mes Pantone®, je me verrai peut-être, moi aussi, assise délibérément toute seule sur mon balcon avec ma tasse de thé.

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