Vins d’Alsace : les préjuges reculent. Doucement….

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En route vers les festivités de fin d’année, l’agitation gagne les caveaux de dégustation. Entre deux schluck, les clients discutent et s’informent sur les prémices du prochain millésime. Dans les verres, un éventail de cépages s’exprime avec caractère. Si la quête de grands vins anime les vignerons alsaciens, le chemin pour y arriver est bien sinueux. Un peu plus tôt cette année, le Comité Interprofessionnel des Vins d’Alsace (CIVA) a donné la niaque au bien boire de la région avec une nouvelle identité visuelle. L’occasion de marquer l’évolution en cours dans le vignoble.

 

L’Alsace brille de géraniums, colombages, et certains concepts immuables parce que coutumiers. Entretenus par une génération aux multiples printemps, ils fricotent avec le kitsch, et entretiennent une prison dorée où valsent un tire-bouchon en cep de vigne, une bouteille de rouge au frigo, et des vins sucrés plus qu’il n’en faut.
La Route des vins d’Alsace est l’une des plus anciennes de France. Bien que respectable, cette maturité inspire à une renaissance. Ainsi, la tradition s’enrichit d’une génération dynamique qui vinifie avec quelques voyages dans les yeux, et se façonne par des habitudes de consommation qui passent du pichet au verre Zalto. De quoi apporter du oumph à la flûte alsacienne !

  

Finis les caveaux obscurs et l’accumulation de cœurs rembourrés sur fond vichy. D’artisans à coopératives, l’envie de dépoussiérer les vins d’Alsace teint petit à petit les nouveaux espaces de dégustation. On y découvre notamment une verrerie adaptée, et de la lumière. Beaucoup de lumière. Entre le Rhin et la montagne, certains projets architecturaux ambitieux font ratcher les acteurs du vignoble. Ils attirent au passage le regard des marchés extérieurs, heureux de découvrir un vent de fraicheur au pays des cigognes.
Experte historique en vins blancs, l’Alsace peut se targuer d’être l’une des régions viticoles les plus écologiques de l’Hexagone. L’ascension des Crémants et l’essor du pinot noir ne sont pas en reste. L’évolution en cours est marquée par le retour au style de grands vins secs, la valorisation des terroirs, et l’ouverture vers de nouveaux marchés. Le riesling côtoie maintenant des huîtres pochées à la gelée de citron, et le pinot blanc trouve son bonheur avec un houmous de patate douce. Chers défenseurs de la tradition, on vous rassure, le baeckeoffe existe toujours…
Au-delà des efforts déployés par la nouvelle génération et la qualité indéniable du bien boire, la dynamique du vin en France est en difficulté. L’ouvrier viticole a troqué son litre quotidien pour un coup de flotte certes, mais il n’est pas le seul à ne jouer du tire-bouchon que sous prétexte d’une bonne occasion. Le changement de comportement et l’augmentation du marché des bières, entre autres, contribuent à la chute de la consommation. Ainsi, les quelque 100 litres/hab/an en 1975 ont chuté à 40 litres aujourd’hui. Ce déclin n’est toutefois pas homogène, et la tendance est mieux orientée sur le blanc.

 Quand on s’accroche aux souvenirs, c’est qu’on vieillit

Le nouveau logo des vins d’Alsace, présenté lors du Salon Millésime 2018, annonçait déjà les couleurs du projet insufflé par le CIVA. Le CIVA, c’est l’organisme qui réunit l’ensemble des entreprises du vignoble : artisans vignerons, coopératives, négociants… Ses missions touchent notamment la promotion de la région et de ses produits, les études sur les vins et leur commercialisation, et l’amélioration de la qualité.
Face à l’imminent besoin de transformation, l’interprofession a dévoilé une nouvelle identité le printemps dernier. Pour l’occasion, près de 500 professionnels adhérents se sont rassemblés afin de découvrir quatre visuels autour du thème « de l’ombre à la lumière ». Un moment fort ! Exit les couleurs fluo et les verres alsaciens, l’ensemble se positionne entre élégance, finesse, et droiture.
La stratégie, qui a mobilisé un budget de 1 million d’euros, tend à reconquérir les consommateurs français et à élargir la cible à un public plus large. Depuis ce printemps, elle s’affiche en grande pompe dans le Grand Est, la région parisienne, et lilloise. À cela s’ajoutent différents évènements ponctuels, dont des tournées événementielles, des rencontres B2B, un magazine d’information bimestriel dans l’air du temps dédié aux professionnels, et l’organisation d’événements grand public qualitatifs.
Cavistes, CHR, et grande distribution sont aussi invités dans l’onde de choc. À Strasbourg, notamment, l’offre de ces commerces laisse fréquemment place à un chardonnay aux airs exotiques plutôt qu’à l’un des 51 Grands Crus réalisés par les humains d’ici. Un manque à gagner considérable pour le savoir-faire de la région. Les Français sont perçus comme chauvins. Nuançons plutôt en disant que certains, notamment les Bourguignons, les Champenois, et les Bordelais, croient fermement en leurs produits. Eux…
Il est fascinant d’entendre certains Alsaciens dire qu’ils ont tout goûté. Le genre de phrase qui refoule un fou rire à un sommelier. Si l’expérience d’une bouteille dont le nom du cépage est clairement mentionné est non concluante, ledit cépage devient un ennemi. Le monde du vin compte plus d’exceptions à la règle qu’une grammaire ; si vous n’avez pas aimé votre expérience avec un cépage, de grâce, recommencez ! Dans le pire des cas, optez pour un projet risotto. Du verre à la casserole, le vin a au moins deux vies.

Celui pour qui le vin d’Alsace est intrinsèquement relié à Noël rejoint d’une certaine manière le vigneron qui refuse les idées de ses successeurs par ego. Ceux-là passeront l’hiver certes, mais ne contribueront pas au renouveau des vins alsaciens. « Quand on s’accroche aux souvenirs, c’est qu’on vieillit » disait François Weyergans (Royal Romance). Malgré eux, les préjugés reculent. Doucement. Les dernières actions portées par le CIVA et l’enthousiasme des viticulteurs lors du dévoilement de la nouvelle identité visuelle portent à croire que l’Alsace est enfin prête à devenir une référence en vin de caractère, à l’image de ses hommes et de ses terres.

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