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Rassemblés devant la ferme au cœur du village, les randonneurs patientent. Nous sommes soixante, peut-être plus. Nous attendons. Les enfants, les parents, les amis, les jeunes retraités, tout le monde attend. Les chiens tirent sur leur collier et leurs maîtres ne savent plus comment enrouler la laisse autour de leur poignet pour soulager leur main. Quelques trentenaires, peu de vingtenaires. Des petits cercles de marcheurs se forment, on se hèle en alsacien. On papote…

Derrière les hautes portes coulissantes de l’étable, on perçoit le son de dizaines de cloches. Les vaches aussi s’impatientent. Une cacophonie animale à peine audible au-dessus de celle du monde des Hommes.

Samedi 12 mai : le soleil brille déjà haut dans le ciel de la vallée de Munster et la famille Barb s’apprête à vivre sa transhumance. Celle du printemps, celle qui mène, comme au temps des cartes postales en noir en blanc qui montrent les scènes pittoresques du terroir, les troupeaux vers leurs pâturages du Petit Ballon, du Steinberg ou du Rothenbachkopf.
Pour les fromagers, le mois de mai est le temps de conduire les vaches de race vosgienne sur les sommets arrondis qui veillent sur les villages alsaciens de montagne.

La transhumance est une histoire de famille : depuis 1907 à chaque printemps, la famille Barb mène le troupeau sur les pentes du Petit Ballon, là où l’herbe est plus grasse. Elle anime également la ferme auberge du Strohberg qui nourrit les hordes de randonneurs à la belle saison de roïgabrageldis (pommes de terres cuites à la braise), de fleischschnackas (pâte à nouilles farcie) et de tarte aux myrtilles. Mais cette transhumance est une première : la première de Thomas Barb, l’héritier de la ferme, la première de l’année dans la vallée de Munster, et forcément, la première pour moi.

Les marcaires – fromagers alsaciens qui vivent l’été sur les chaumes dans leur marcairie ou une étable d’altitude, et l’hiver au village dans leur ferme – portent fièrement la tenue traditionnelle : une veste légère en coton gris aux manches courtes, au col évasé et aux larges poches, sur une chemise blanche aux manches retroussées. Et même si leurs jambes sont habillées d’un jean et de chaussures Quechua, c’est surtout de la tradition qu’ils se vêtent. Leur menton est haut, leur regard porte loin vers les cîmes et c’est avec un profond sens de l’Histoire et du devoir qu’ils s’apprêtent à mener les vaches à 1000 mètres d’altitude. Quant à elles, les femmes de la famille Barb ont revêtu leurs robes de fêtes aux couleurs éclatantes : leurs jupons sont rouges, bleus, verts ; leur corset jaune vif et leurs cheveux sont tressés. Elles ont couvert leurs épaules d’un chandail triangulaire noir dont les fils se balancent au gré du pas.

Tout à coup, les portes s’ouvrent ! Les vaches partent comme un coup de fusil à l’assaut de la rue principale du village dans un vacarme de cloches. Les cris des vachers qui les appellent s’élèvent au-dessus du brouhaha qui éclate dans le fond de la vallée. Ils se sont positionnés à différents postes stratégiques du convoi : Thomas Barb à l’avant pour mener le troupeau de vaches et de randonneurs ; un duo d’hommes d’âge mûr au milieu pour fluidifier la marche ; et les plus jeunes à l’arrière pour faire accélérer la fin du cortège. C’est une colonne insolite qui s’élance sur le chemin, dans les sabots des vaches à la robe mouchetée et en évitant soigneusement leurs déjections.

La colonne s’étire et les habitants du village saluent avec bonheur la troupe. On a même sorti les cors des alpes, longs tubes de bois d’où les musiciens font sortir un grondement plaintif qui se répercute dans toute la vallée. Pour les jeunes vachers à l’arrière du troupeau, hors de question de laisser passer qui que ce soit en voiture ou à vélo au cœur du troupeau ; ce serait perturber les vaches et la bonne marche de la transhumance. En marchant derrière eux et en avançant à leur rythme, je découvre leur univers de camaraderie lycéenne. À partir “du panneau”, à la sortie du village, ils sortent de leurs poches et de leurs sacs les flasques de schnaps, d’eau-de-vie de poire, de mirabelle et les canettes de bière fraîche. Jusqu’à l’arrivée, leur main droite sera occupée par leur bâton de châtaignier pendant que leur main gauche tient la boisson. Dans toute chose il est question de tradition. Nous avançons rapidement au son des cloches qui tintent sur la route, des bruits des pas et des conversations qui réduisent et s’allongent au gré du chemin.

À l’auberge du Ried, la pause déjeuner. Le troupeau de vaches est mis au pré. Elles se ruent sur l’abreuvoir pendant que l’autre troupeau prend d’assaut les tireuses à bière. Courte pause pour tout le monde : 45 minutes plus tard, nous sommes à nouveau derrière les vosgiennes aux yeux doux sur la route vers le Petit Ballon.

Puis vient l’auberge du Strohberg après un sentier à flanc de montagne où les vachers ont tout le mal à garder le troupeau entier. Ils courent sur les talus, invectivent les vaches récalcitrantes à rejoindre le groupe et leur piquent la croupe d’un coup de bâton sec.

Là, depuis la terrasse de l’auberge et dans l’odeur alléchante des cuisines s’étirent tout le piémont vosgien, les vallées alentours, la plaine d’Alsace et la Forêt Noire.

La première transhumance de la famille Barb s’achève ici, sous le soleil. Et la saison peut officiellement commencer.

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