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Cet authentique membre de la famille la plus célèbre du cirque français n’est pas reparti les mains vides de sa visite à Strasbourg début juillet dernier. Dans la foulée du vote de son vœu pour la non-présence de cirques avec animaux sur son territoire (la Ville ne peut pas juridiquement aller plus loin, pour l’heure), Strasbourg va soutenir le projet de cet homme parfaitement convaincu que le monde du cirque doit tourner la page de l’exploitation des animaux sauvages…

 

À l’évidence, le couple formé par André-Joseph Bouglione et son épouse Sandrine donne raison à l’adage qui proclame qu’il y a toujours une femme derrière un grand homme. Car, si ce duo a manifestement l’habitude de communiquer sur son sujet de prédilection (la mise au ban des cirques avec animaux) en mettant en avant le nom d’André-Joseph Bouglione, on sent en permanence que Sandrine, aux côtés de son mari, brûle elle aussi de cette conviction que le cirque moderne se doit enfin d’évoluer.
Notre entretien a eu lieu début juillet dernier, quelques heures après la rencontre avec Roland Ries et ses adjoints concernés. Une initiative qui fait écho au vœu qui a été voté à l’unanimité par l’ensemble de l’assemblée municipale visant à rendre les cirques avec animaux indésirables sur le territoire de la Ville et de l’Eurométropole. Rappelons que c’est là l’ultime décision qu’une municipalité peut prendre (sauf en cas de maltraitance flagrante dûment constatée par un vétérinaire). La loi étant ce qu’elle est, tous les arrêtés d’interdiction pris par les municipaux sont retoqués par les tribunaux administratifs puisque l’exploitation des animaux dans les cirques n’est pas une activité illégale en France.

Le grand tournant

« Mon grand-père était Joseph Bouglione, le patriarche » annonce d’emblée André-Joseph. « Mon père, Joseph lui aussi, fut le dernier de ses fils. Je suis donc complètement né dans ce milieu-là, j’ai baigné dedans depuis ma plus petite enfance. Quatre décennies plus tard, et après une analyse profonde qui a débuté il y a dix ans, je me suis aperçu, et Sandrine partage complètement ce point de vue, que nous étions victimes d’une sorte de syndrome de Stockholm. Nous étions intellectuellement pris en otage, sous l’emprise de tous les anciens de chez nous, même ceux qui étaient morts depuis longtemps. D’ailleurs, quand j’ai eu mes enfants (le plus âgé a 23 ans), on a nous-mêmes reproduit cela, cette même prise en otage intellectuelle à leurs dépens. Mais on ne s’en rendait pas compte, à l’époque. Le schéma est simple à expliquer : les animaux – les tigres, les lions, les chevaux, les éléphants – et la famille ne sont qu’une seule et même entité. Nous sommes tous la famille. Or c’est faux ! Nous avons tous été conditionnés pour que cette duperie soit naturelle pour nous. On s’en est aperçus progressivement. Et nous nous sommes aussi rendu compte que c’est compliqué d’argumenter contre une évidence qu’on nous a inculquée toute notre vie. D’autant plus qu’elle venait de la bouche de personnes qu’on aimait et qu’on respectait bien sûr formidablement. Attention : ce n’est pas propre à la seule famille Bouglione, c’est tout le monde du cirque qui raisonne comme ça. Par le passé, des dompteurs ont constaté des actes de maltraitance envers les animaux ou des problématiques importantes dans leur détention : pourquoi se taisaient-ils tous, pourquoi ne parlaient-ils pas ? Et bien parce que ça serait retombé sur l’ensemble du monde du cirque et son image. Et puis, ils auraient été mal vus par les ainés qui les auraient fait passer pour des pauvres d’esprit. Ce fut une omerta, tout simplement une omerta. La preuve : quand avec Sandrine nous avons démarré notre spectacle sans animaux, la famille nous a dit que nous avions raison, que c’était l’avenir parce qu’un jour ou l’autre une loi interviendrait pour interdire les cirques avec animaux. À l’unanimité, nous étions dans l’air du temps. Mais quand on a commencé à dire que nous n’aurions vraiment plus jamais aucun animal dans notre cirque, qu’il y avait énormément de problèmes dans le métier concernant le bien-être des animaux et que le cirque devait se réformer, là on s’est retrouvé devant un mur : vous osez parler de ça, mais non, vous n’avez pas le droit, ça ne se fait pas ! Notre action était vécue comme une trahison du clan. Alors qu’au contraire, cela venait d’une profonde réflexion basée sur notre expérience. Les premiers tigres que nous avions eu vieillissaient. La femelle était à l’article de la mort, une mort naturelle due à l’âge, tout simplement. Ensuite, on a vu Madras, le mâle, qui était à ses côtés depuis tout jeune, péricliter après être tombé dans une profonde dépression. Il est devenu si faible qu’on a pris la décision qu’il ne rentrerait plus en piste. Il gisait dans sa cage, couché, car son arrière-train était paralysé. Et bien, lors de la représentation, quand il a entendu la musique qui traditionnellement annonçait l’entrée en scène des tigres, on l’a vu se traîner et tenter de pousser la porte pour suivre ses congénères. Ce fut pour nous un choc, là on a complètement réalisé que nous étions entièrement responsables de ça. Comment en étions-nous allés jusque-là, nous qui étions heureux d’être avec eux et qu’on imaginait heureux d’être avec nous. Alors que nous étions heureux dans ce métier depuis tant d’années, on a alors développé un regard sur nous-mêmes et notre conclusion a été qu’exercer notre métier ainsi nous rendait malheureux. On s’est aperçu, à terme, que nous ne rendions pas nos animaux heureux, comme nous l’avions toujours pensé. Quelque chose était cassé, on n’arrivait plus à retrouver l’innocence qui était la nôtre au départ… » conclut André-Joseph, non sans avoir péniblement tenté de contrôler son émotion à plusieurs reprises.

« À cette époque-là, il faut aussi comprendre que nous aurions dû renouveler notre cheptel d’animaux sauvages. Le faire nous aurait contraints à repartir dans ce système pour vingt ans et, surtout, enfermer nos propres enfants dans cette erreur infernale » tient à préciser Sandrine. « Nos deux ainés sont de vrais enfants de la balle, ils touchent un peu à tout, au jonglage, à la voltige à cheval, à la magie et on en passe… Et nous leur aurions transmis un système avec lequel nous n’étions plus en adéquation ? Pas question une seule seconde.»
« Il a fallu affronter nos parents, nos cousins, nos confrères, les lobbies du cirque aussi… » reprend André-Joseph. « Les menaces n’ont pas manqué, jusqu’à celle d’enlever nos enfants. D’autres d’une violence extrême, non suivies d’effets, heureusement. Ensuite, ce furent les attaques personnelles : ne l’écoutez pas, c’est un drogué, ou un pédophile, ou encore un alcoolique, un malade… Mais aucun des arguments factuels que nous avancions n’était contredit. Je les ai même incités à me contredire point par point pour tout ce que j’écris dans mon livre. Rien, nada, pas un seul mot. Je sais bien pourquoi : ils savent que je peux tout préciser à tout moment : tel événement s’est passé en telle année, en tel cirque et son patron était M. Untel. Ça, ils ne veulent surtout pas. Nous avons eu raison de tenir bon… »

Sandrine et André-Joseph Bouglione

 

Un projet de « nouveau cirque » qui va aboutir

La réaction du public a été formidable. « Je ne savais pas à quel point les gens sont contre l’exploitation des animaux sauvages dans les cirques. Un sondage IFOP commandé par le magazine 30 millions d’amis en mai dernier les estime à 67%.»
Après avoir placé les quelques animaux qui leur restaient, en commençant par les tigres, dans des refuges (qui, entre parenthèses, ont eux aussi été menacés par certains excités du milieu), André-Joseph et Sandrine Bouglione se battent désormais pour l’avènement d’une loi qui « prenne en compte les réalités du cirque, qui ne mésestiment pas les difficultés de tous ces petits cirques familiaux qui n’ont pas de moyens pour se séparer de leurs animaux : aujourd’hui, André-Joseph Bouglione estime que ces cirques possèdent environ 2 000 fauves en France et environ une quinzaine d’éléphants. Il souhaite que le législateur réalise un audit, de façon à connaître la vraie situation de ce métier. Combien d’établissements, combien d’animaux, qui sont les dresseurs, quel est l’état sanitaire de ces animaux, quel est le bilan financier de chacun de ces établissements, etc. Il préconise aussi que la loi prévoit une période de transition (il parle de cinq ans) afin qu’on puisse stériliser dès le départ les animaux pour ne plus qu’il y ait de reproduction et ainsi briser le cercle infernal, et aller jusqu’à confisquer les animaux dans les cas les plus flagrants de maltraitance. Tout en prônant une action européenne pour créer les refuges-sanctuaires nécessaires.
En attendant, le couple s’est lancé dans un projet d’éco-cirque très ambitieux dont il prépare la première tournée. Elle devrait débuter au printemps 2019 et Strasbourg serait sa deuxième étape pour une durée de 45 jours. « Nous avons longuement développé notre projet et l’accueil qui lui a été réservé à Strasbourg a été formidable. Tout autour du cirque, il y aura comme un grand village écologique avec une centaine d’exposants et dont l’accès sera gratuit, y compris les animations, les conférences et les spectacles, le financement étant assuré par les sociétés y participant. « Notre pari est de créer un vrai cirque contemporain et populaire, avec des tarifs qui devront rester accessible par les familles avec un tarif moyen de 20€ et même moins pour les personnes défavorisées » tient à préciser André-Joseph.
Et quand on lui demande qui assurera la direction artistique de ce nouveau cirque, il se retourne vers Sandrine et nous la désigne : « The best of the word ! » dit-il amoureusement. Pour le reste, ce sera motus et bouche cousue sur la teneur réelle du spectacle. Tout juste parviendrons-nous à leur arracher un « exemple » : « des jeunes très doués en street-dance mais qu’on va former aux métiers du cirque ; et on gardera certains codes du cirque traditionnel : les trapézistes volants avec leur cape, les lanceurs de couteaux, des casse-cous, des M. Muscle, des magiciens qui pratiquent des trucs extraordinaires, par exemple : mais tout sera remis à l’ordre du jour, en relation avec les plus grandes écoles de cirque du monde… »

Nous aurons l’occasion de revenir sur la réalité concrète de ce tout nouveau cirque dans un futur numéro de Or Norme. En quittant le couple Bouglione, nous nous sommes simplement dit qu’il est heureux que cette prise de conscience de la maltraitance animale dans les cirques gagne ainsi tant de terrain, nous souvenant d’une citation de l’écrivain-philosophe Tristan Garcia : « C’est avec la culpabilité d’avoir indûment traité les êtres humains comme des animaux que le fait de ne pas traiter les animaux comme des humains commence à devenir intolérable… »

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