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Jean-Philippe Vetter

Le Royaume, Emmanuel Carrère

Un miracle. Ils n’étaient qu’une poignée de croyants, persécutés aux confins de l’Empire romain, et pourtant, ces premiers chrétiens seront à l’origine de l’une des plus grandes révolutions qu’ait connue l’humanité. Une révolution qui obligea Rome à faire du christianisme sa religion d’État moins de 400 ans plus tard. Une foi qui couronna les rois et les empereurs. Ces premiers chrétiens promettaient le royaume de Dieu dans l’au- delà : ils auront été à l’origine d’un royaume ici-bas.

C’est la genèse de ce « miracle » que nous raconte Emmanuel Carrère dans Le Royaume. Une enquête passionnante sur la vie des premiers chrétiens, qui nous emmène en Terre Sainte, à Patmos ou encore à Rome. À bien y regarder, l’auteur ne nous propose pas seulement une enquête, mais une quête spirituelle, une interrogation sur nos propres croyances et sur nos propres doutes. S’il évoque la foi de ces premiers chrétiens, c’est pour mieux interroger le croyant qui sommeille peut-être au plus profond de nous.

Longtemps, j’ai cru que seule la raison devait l’emporter et que la spiritualité ne pouvait se nicher que dans les recoins d’ombre que la science ne parvenait pas encore à éclairer. Aujourd’hui, je crois que nous sommes bien plus que des êtres rationnels, dont la performance et la consommation seraient les seuls desseins. Nous sommes des êtres humains pour lesquels la spiritualité, quelle que soit la forme qu’elle revêt, est essentielle dans leur vie.

Je ferme les yeux. Nous sommes en août 2018, en Terre Sainte, au bord du lac de Tibériade. Je suis avec Suzel, ma compagne, et nous écoutons Les Béatitudes à l’endroit précis où Jésus les aurait prononcées. Magnifique message d’amour, de fraternité et d’espoir. La chaleur est écrasante et pourtant, mes épaules s’allègent d’un poids. J’ouvre les yeux. À cet instant précis, je ne sais pas encore si je fais partie de la grande communauté des chrétiens, mais je sais déjà que j’appartiens à celle des Hommes.

Longtemps, j’ai cru que seule la raison devait l’emporter et que la spiritualité ne pouvait se nicher que dans les recoins d’ombre que la science ne parvenait pas encore à éclairer.

Jean-Marc Collet

Requiem des innocents, Louis Calaferte

Tu lis.
Tu lis, tu lis et encore, depuis ton plus jeune âge, à s’en enfermer pour tout dévorer et, patatras, tu découvres à trente-cinq ans Calaferte et te voici perdu au milieu de ce tout, un fatras de livres qui ne t’ont pas encore mis sur ta voie. C’est comme si tu n’avais jamais rien lu, puceau de la lecture.
Cette phrase que Brodsky reprend d’Akhmatova conviendrait parfaitement ici : « La poésie pousse sur les déchets ; les racines de la prose ne sont pas plus nobles. » C’est ça le Requiem des innocents, qui ne s’avèrent pas l’être tant que cela, ces fichus gosses… Et les adultes, parlons-en ! La détresse de miséreux dans une cité reléguée où la Loi s’est évanouie. Ce roman détone. Tu marches sur les traces du narrateur : « Ça commence au bout du monde. »

Il faut bien passer sur quelqu’un sa fureur, sa rage, d’être au monde, et d’y rester.

Tu marches et cette lecture, c’est de la dynamite, c’est une mine, précieuse et qui déflagre à ton passage, que tes yeux ne s’en remettent pas : la Lumière ! Pour de la symphonie, le Requiem des innocents, c’est de la bombe. De la mèche lente. Ça te brûle à l’intérieur. C’était il y a quinze ans, officier du génie, et je n’avais rien lu — semble-t-il. Pourtant si, les classiques, mon Sade, mon Proust ; mon Lénine, mon Céline. Mais là, là c’est… « dynamiter le monde en attisant la braise des contradictions les plus hurlantes, en portant l’individu au degré du scandale, comme on porte au fer rouge. » (Dobzynski)
L’implosion de ce que j’ai cru jusqu’à ce jour, mon bréviaire chrétien en poche, mon catéchisme révolutionnaire au poing. La beauté doloriste, les pauvres, les miséreux : allez ! on compatit les enfants. Tout ceci balayé, d’un souffle. Celui de Calaferte. Et peut-être, qui sait, la littérature derrière ce chambardement… Tous responsables, Caïn, Schborn, Dieu. Et la mère de Totor, piéta italienne, coupable ! Pas de pitié ! Comme Maïakovski sur son petit Nuage a son Rothschild, Calaferte a le sien, bien pauvret, très sale, et comme aligné au cordeau sur les clichés : Lédernacht. Salauds de pauvres ! Plus de classes sociales ! Que de la haine, de la cruauté… « Il faut bien passer sur quelqu’un sa fureur, sa rage, d’être au monde, et d’y rester. »

Une onde de choc, une oscillation. Il a fallu que j’y revienne à cette petite musique de chambre qui court sur le pan d’un mur jaune, la danse des innocents, j’y ai cru. L’onde a cru. Je me suis mis à écrire quelques signes, Le point d’inflexion. Puis, peu à peu de livre en aiguille, la Vibration a tissé la maison d’édition…

 

Marie-Amélie Germain & Joséphine Hartmann

Le Sel de la vie, Françoise Héritier

Marie-Amélie Germain

J’aime bien jardiner, surtout diviser mes vivaces, sauges, ancolies, iris et les voir ressusciter au printemps dans d’autres jardins. Cela relève du même plaisir que d’alimenter en catimini les étagères de mes enfants d’ouvrages divers, des contes mythologiques, des romans, des ouvrages d’art… Puis les remplacer furtivement quand ceci ne sont pas choisis et être profondément heureuse de les voir ouverts, feuilletés et même appréciés jusqu’au détour d’une conversation, entendre citer un personnage, une situation ou apprécier une reproduction de tableau.

Cette époque est définitivement révolue. Le temps dédié à la lecture s’est amenuisé comme neige au soleil et choisir un livre où nous pouvions nous retrouver moi et ma fille de 14 ans fut l’objet d’une controverse animée, presque un conflit de générations.

Joséphine Hartmann

Oui, c’est vrai nous ne sommes plus vraiment sur la même longueur d’onde. J’ai lu certains classiques comme Andersen, Salinger ou encore Maupassant… mais ce que j’aime actuellement, ce sont les mangas pour le graphisme, la richesse des scénarios et la diversité des personnages.

Ma mère m’a proposé Le Sel de la vie de Françoise Héritier, petit livre à la couverture douce et gaufrée. J’ai trouvé drôle et touchant cette énumération de choses intimes et insignifiantes qui font le plaisir du quotidien.

On peut le feuilleter, l’ouvrir au hasard et la magie opère. Je pense à tout ce qui me fait sourire au fil des jours, au gré des saisons, ces petits détails imperceptibles qui font le charme de notre vie d’humain. Des choses si personnelles et uniques que l’on pourrait s’amuser à en dresser la liste. Bref, ouvrez ce petit livre, vous vous réconcilierez avec votre maman, et vous prendrez conscience des choses douces et précieuses qui vous entourent, tous ces petits riens qui donnent du sel à notre existence.

Choisir un livre où nous pouvions nous retrouver (…) fut l’objet d’une controverse animée, presque un conflit de générations.

 

Kai Littmann

Les Clochards célestes, Jack Kerouac

J’ai lu ce livre, paru en 1958, quand j’avais 16 ans, et il a changé ma vie. Jack Kerouac, avec William S. Borroughs et Alain Ginsberg le plus important protagoniste de la Beat Generation, a publié un roman qui allait influencer, quelques années plus tard, le mouvement de révolte de la jeunesse américaine contre la génération parentale traumatisée par la guerre et, à nouveau, engagée dans la guerre du Vietnam.
Plus tard, j’ai compris à travers ce livre la puissance des mots. On peut changer le cours de l’histoire avec la plume comme seule arme. La Beat Generation avec son rêve de liberté, de tolérance, des retrouvailles avec soi-même, influençait fortement la façon de penser et de vivre des jeunes Américains. Les mouvements d’étudiants à UCLA ou Kent State formaient une jeunesse, et leurs idées ont été transportées pendant les années 60 à – Paris. Le « Beat Hôtel » à Paris devient alors une sorte de point de rencontre entre les auteurs les plus éminents de la Beat Generation et les intellectuels français : Mai 68 en Europe était aussi inspiré par les Kerouac & Cie.

Les romans, les poèmes, les chansons de la Beat Generation ont traversé l’Atlantique ; Jack Kerouac nous donnait envie de voyager dans le monde, en mode « autostop – sac de couchage », et avec leurs œuvres, ces artistes nous ont appris à ne rien accepter sans l’avoir remis en question.

Plus tard, j’ai compris à travers ce livre la puissance des mots. On peut changer le cours de l’histoire avec la plume comme seule arme.

Ce ne sont pas les rencontres, les voyages, les nuits folles dans les quartiers branchés des villes américaines qui font des Clochards célestes un livre important – c’est le courage de Jack Kerouac et de ses amis de prendre la plume pour se sortir de cette paralysie intellectuelle de la génération d’après-guerre qui donne toute sa valeur à cette œuvre.

J’aurais aimé partager un voyage comme passager clandestin sur un train de marchandises avec Jack Kerouac, en mangeant des sardines en boite et en buvant du vin rouge bon marché. Au-dessus, les étoiles. Devant, un objectif. Le reste, on le sacrifie à cette soif de vivre, de découvrir, d’être libre. C’est pendant l’une de ces nuits glaciales sur un tel train que la Beat Generation a redécouvert la signification du terme « liberté ». Merci à Jack Kerouac d’avoir partagé cette trouvaille avec nous.

 

Noémie Henck

Les bracelets rouges, Albert Espinosa

 

Dans ce roman autobiographique, qui s’avère également être un mémoire pour son auteur, Albert Espinosa nous raconte son enfance à l’hôpital. Il nous fait part de son histoire sans une seule fois s’apitoyer sur son sort. Malgré une situation très délicate, l’auteur garde la tête froide et fait de son mieux pour relativiser tout en faisant rire le lecteur mais toujours avec une pointe de sérieux. Albert Espinosa partage avec ses lecteurs de nombreux conseils et anecdotes qui sont très importants dans ce monde où les maladies sont coriaces et douloureuses. Les traitements ont beau êtres multiples et dévastateurs, si l’on n’a pas le moral, ou la « positive attitude », il est bien plus difficile d’en sortir. Albert Espinosa, dans ce roman, avec ses belles paroles et sa positivité sait se montrer persuasif de façon à ce que chacun ait la force de vaincre une épreuve, quelle qu’elle soit.

Affronter la mort douloureuse et la remplacer par un voyage rempli de délivrance, d’apaisement et de sérénité.

Ce roman m’a énormément aidé à comprendre la souffrance de perdre un proche à cause de la maladie. Affronter la mort douloureuse et la remplacer par un voyage rempli de délivrance, d’apaisement et de sérénité. Ma famille a elle-même était touchée par ce malheur. Grâce à cet auteur et ses nombreux conseils, j’ai également osé aborder le sujet des maladies avec mes proches dont une amie très importante de la famille qui doit vivre avec la maladie au quotidien. Après longue discussion elle m’a avoué que certains points du livre (et de la série adaptée parue sur TF1) sont en tout point semblable à la réalité. Les conseils donnés par Albert Espinosa étaient très intéressants et certains lui permettaient vraiment de se sentir mieux et l’aider dans sa vie de tous les jours.

Je peux dire que c’est avec beaucoup d’émotion que ce roman m’a nourrie et m’a fait évoluer. Je me rends compte après 20 ans d’existence que voir la vie positivement est quelque chose de très important pour le mental. Nous devons nous aimer tel que nous sommes et notre vie ne sera que plus belle.

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