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Célia Van Haaren

Antigone, Jean Anouilh

C’est bon pour les hommes de croire aux idées et de mourir pour elles. Toi tu es une fille.

Lecture obligatoire en enseignement de français au collège, l’une des premières tragédies que j’ai pu rencontrer dans ma vie de lectrice, Antigone de Jean Anouilh a surtout été ma première découverte d’un personnage féminin fort, passionné, audacieux.
Consciente de la condamnation à mort que son geste engendrera, Antigone décide d’aller à l’encontre de Créon, son oncle et son roi, en enterrant son frère Polynice, considéré comme traître. Par cet acte, elle s’oppose à une autorité tyrannique, mais surtout ose prendre la parole dans une société où ce droit semble refusé aux femmes.
Si Antigone se bat pour ses convictions, son idéalisme ne l’empêche pas d’avoir des doutes, et encore moins de ressentir de la peur avant sa mort. Livrée comme une jeune fille frêle et peu féminine, Antigone se révèle tout au long de la pièce comme une femme pleine de contradictions, ce qui fait d’elle un personnage « entier » ; forte, têtue, amoureuse, curieuse, fragile, passionnée, résignée. Une enfant prête à mourir pour de grandes idées.

Un destin tragique sur fond de culture patriarcale qui a profondément marqué la personne que j’étais à 12-13 ans. Si la thématique dégagée à l’époque par mon professeur était centrée sur le parallèle avec les régimes autoritaires et le destin réservé à tout opposant, Antigone a surtout été d’une certaine façon ma première lecture féministe. Ce texte m’a permis de rencontrer un personnage féminin inspirant par sa conviction et sa force, mais surtout d’entrevoir la réalité des inégalités entre hommes et femmes.

À bientôt 23 ans, j’ai les yeux grands ouverts.

 

Léonard Schaller

Les P’tites poules,

 Christian Jolibois et Christian Heinrich

Le premier livre des P’tites Poules que mon papa m’a lu c’est La P’tite Poule qui voulait voir la mer. J’ai adoré, car moi aussi j’aime la mer. Mais moi j’oserai pas quitter mon papa et ma maman ! Je connais maintenant toutes leurs histoires par cœur, j’adore leurs aventures. Mes personnages préférés sont Carmen, Carmélito et Bélino, ils sont trop drôles et sont super copains ! Carmen, c’est la plus maligne, même si c’est la plus petite. Bélino, il me fait rire avec son fromage qui pue. Moi, j’aime pas le fromage ! Bangkok et Molédecoq font trop de bêtises, ils sont rigolos. Coquenpâte c’est vraiment le plus méchant, je l’aime pas. Mon histoire préférée, c’est Les P’tites Poules et la grande casserole, avec Bagdadi qui fait de la magie et des bonbecs… Moi j’adore les bonbons ! J’adore quand ils font la bagarre aussi avec les renards et que les petites poules gagnent à la fin car elles sont plus malignes. Pedro le Cormoran il est trop drôle, il raconte que des mensonges, mais il ne faut pas trop dire de mensonges, sinon tes amis te croient plus après. Les dessins des petites poules sont aussi trop jolis. J’aime bien m’endormir tous les soirs après leurs aventures. J’ai plein d’autres livres, mais Les P’tites Poules, ce sont mes chouchous.

 

Philippe Arlaud

Fragments d’un discours amoureux,Roland Barthes

La lecture joyeuse et fiévreuse des Mythologies m’avait convaincu qu’à partir de tout et de rien, tout signifie, que tout fait système, tout s’articule et que l’humain est structuré comme un langage. Je me suis régalé du catch, du steak-frites, de l’Abbé Pierre, d’Einstein, du plastique, et de la DS 19 tombée amoureux du ciel belle comme une cathédrale gothique. De bonnes clés me semblait-il pour comprendre la société d’après-guerre de mes parents. Des années plus tard j’achetais Fragments d’un discours amoureux. Est-ce le mot « discours » ou « fragments » qui ont fait que le livre resté vierge dorme sur les étagères des années durant ?

Tokyo trois heures du matin, le téléphone me réveille en sursaut dans ma chambre d’hôtel : « Hallo ici bin Elke Lang… » une metteuse en scène allemande me demandait de la rejoindre pour scénographier et créer les lumières d’un spectacle à Frankfurt sur Main. Je ne la connaissais pas, je ne savais pas comment elle avait trouvé et mon nom et mon téléphone à Tokyo.
À mon arrivée à l’aéroport de Francfort, elle m’accueillit avec sous le bras Fragmente einer Sprache der Liebe des éditions Suhrkamp. Nous avons donc mis en scène en allemand des fragments de fragments avec toutes sortes de joies, de doutes et de réussite au « Theater am Turm » , il y a 28 ans, sous le titre… immer von dir… immer von mir… Le pari d’Elke était d’en faire une matière théâtrale, comment retrouver sur scène les liquides de la vie, le sang, la sueur, l’urine, les larmes, le sperme, le lait….

Une nuit où nous inventions les lumières du spectacle, un inconnu vint s’asseoir auprès de moi, «Bonjour je suis Hans Gratzer, j’aimerais que vous me suiviez dans mon travail théâtral à Wien… » Quelque temps plus tard nous visitions Vienne et son théâtre ‘Le Schauspielhaus ‘un ancien cinéma, une sorte de Bouffes du Nord. «Voici les clés » me dit-il tu fais ce que tu veux.
Je suis resté quinze ans à Wien, nous avons réalisé trente-cinq spectacles. Là-bas la musique et l’opéra m’ont pris par la main et ne m’ont plus quitté. Depuis les Fragments d’un discours amoureux veillent sur ma table de chevet, j’en lis un bout de temps à autre, c’est un peu comme prendre des vitamines !
J’en ai toujours quelques exemplaires neufs à offrir aux femmes qui passent dans ma vie ! C’est vrai j’échange parfois avec Belle du Seigneur d’Albert Cohen, pardon Roland pour ces infidélités passagères.

 

Philippe Studer

L’usage du monde, Nicolas Bouvier

Kenny Matampash, Maasaï du Kenya, et Korira’i Nivaldo, Tapirapé du Brésil, me demandent le pour- quoi du Forum des Peuples Racines. J’entame alors un grand voyage intérieur au plus profond de mon être et me rappelle L’usage du monde de Nicolas Bouvier. Aujourd’hui encore, je me remémore certains passages, je ressens la nostalgie des voyages où peu importait le chemin, l’important étant la rencontre. Rencontrer l’autre dans ses différences me nourrissait profondément et faisait rejaillir le meilleur en moi.

L’usage du monde me revient alors à l’esprit par la richesse et la sincérité des descriptions de la découverte du monde et de soi-même.

Cette lecture m’a poussé à partir à travers l’Europe avant de projeter un tour du monde. Mais créer mon entreprise me happe et ce tourbillon infernal m’entraînera plus tard à un épuisement mental. L’usage du monde me revient alors à l’esprit par la richesse et la sincérité des descriptions de la découverte du monde et de soi-même. Je décide d’arrêter cette spirale, de m’ouvrir au monde, de vivre autrement. Nous partons en famille à la rencontre des peuples originels du monde. Je reviens transformé, convaincu de ne plus jamais agir comme avant. Mon énergie nouvelle me pousse à chercher du sens dans toute rencontre.
Nous transformons notre façon de vivre ensemble dans l’entreprise et libérons les énergies. Les peuples racines ont une façon d’habiter le monde qui s’apparente à la lecture authentique du monde de Nicolas Bouvier. La boucle est bouclée. Je peux enfin répondre à Kenny et Korira’i : nous avons organisé ce forum pour être humain ensemble et authentiques, comme l’incarne Bouvier.

Aller à la rencontre des peuples racines et de Nicolas Bouvier, ce n’est pas faire un voyage de plus, c’est rencontrer un présent différent, vivre une autre façon d’habiter le monde.

 

Olga Philonenko et Alexis Scheppler

Les Raisins de la colère, John Steinbeck

Pendant la Grande Dépression, la poussière de la route se mêle au souffle de la révolte. John Steinbeck nous raconte l’exode de la famille Joad, expropriée suite au krach boursier de 1929. Ils sont le visage de cette masse anonyme qui rêve d’une vie meilleure en Californie, véritable terre promise. Confrontés à l’absurdité du capitalisme, usés par une société déliquescente, le choc avec la réalité n’en est que plus violent. En lieu et place de ce pays de cocagne, ils se trouvent face à l’éternel combat pour la survie, la force de l’espoir infondé qui porte malgré tout les hommes, en dépit des pertes et des tragédies. Rejetés par les habitants, s’abritant dans des camps de fortune (forme d’utopie fragile), exploités, affamés, entre exil et humiliation, que peuvent-ils faire à part continuer à avancer ?

 Comment conserver sa dignité entre les coups du sort et les coups des hommes..?

Portrait d’une Amérique en crise et road-trip, avec un style à la fois populaire et d’une grande humilité, Les Raisins de la colère est le récit, magnifiquement cruel, de la perpétuelle lutte des petites gens. Œuvre universelle mais aussi réquisitoire social, politique et économique, c’est un texte engagé d’une profonde humanité. Comment conserver sa dignité entre les coups du sort et les coups des hommes lorsque les instincts reprennent le dessus ? Loin du charleston, du jazz et de Greta Garbo, cette autre vision de l’Amérique trouve ses racines dans la pauvreté, la misère humaine, la dureté du monde face à cette odyssée imposée à des centaines de milliers, la profonde indifférence de ceux qui arrivent à s’en sortir. Interdit, brûlé à sa parution, ce texte intemporel d’une gravité exemptée de tout misérabilisme résonne encore.

Comment ne pas lire aujourd’hui ce grand roman, prix Pulitzer de 1940, sans y trouver des échos avec notre époque mondialisée ? Comment conserver notre essence humaine dans des temps qui ne nous le permettent pas ? Steinbeck pose des questions auxquelles nous n’avons pas (encore) trouvé de réponses.

Anja Linder

L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera

Je préfère la vie d’Anna Karénine et d’Emma Bovary à la mienne. À 15 ans, ma vie linéaire et mélancolique me jette dans les bras de ces héroïnes tragiques et passionnées. Lorsque je découvre L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, je suis happée et bouleversée par cette écriture et sa musicalité. J’entends ce roman et ses personnages autant que je vis à travers eux. « Qu’est-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté? » J’ai choisi la légèreté, et bien des années plus tard, prisonnière d’un corps dont les jambes ne bougeaient plus, je décidais de rester légère et de n’être un poids pour personne. Je ne m’enfoncerai pas dans le malheur puisque je chercherai toujours la voie de la légèreté.

D’année en année, la musique du roman se dessine de façon plus précise: les trois romances de Schumann pour Tomas, Tereza et Sabina, puis Chopin, Dvorak, Brahms…Je décide d’enregistrer un disque autour du roman mais les conseils sont unanimes: pour le faire il me faut d’abord l’accord de Milan Kundera. Je ne veux pas lui présenter l’idée du projet mais le projet lui-même.

Qu’est-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté ?

J’ai enregistré un disque où les notes autant que les mots racontent L’insoutenable légèreté de l’être. C’est ce projet-là, accompagné d’une lettre lui disant mon admiration et lui demandant son accord que j’ai déposé pour Milan Kundera chez Gallimard en juin 2014. Deux semaines plus tard, je recevais un appel: « Bonjour chère Anja, c’est Milan Kundera. Que puis-je faire pour vous en plus de vous donner mes droits ? ». C’est le plus bel appel que j’ai eu de ma vie.

Depuis, cet enregistrement est devenu un concert lecture que je joue aux côtés d’Amaury Coeytaux et de Patrick Poivre d’Arvor, et je suis bouleversée par la beauté et la fulgurance des mots à chaque représentation.Derrière ses mots se dessinent maintenant et à jamais en moi la longue silhouette vêtue de noir de Milan, son regard qui saisit tout et ses mains qui serrent tendrement les miennes. L’inaltérable beauté de la légèreté.

Crédits photos : Sophie Dupressoir

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