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Tiphaine Lavergne

Black Hole, Charles Burns

C’est mon grand frère qui l’a placé entre mes mains en guise de cadeau d’anniversaire, au début de la fin de mes études de graphiste. Après avoir feuilleté quelques pages, j’ai rapidement compris que la crasse, l’impureté et l’oppression seraient les fils conducteurs de l’œuvre. J’ai donc suivi Charles Burns dans la noirceur malaisante de l’ambiance seventies qu’il dépeint avec brio, parvenant presque à me rendre nostalgique d’une période que je n’ai jamais connu.

Black Hole est ma première confrontation à un roman graphique ; objet singulier, pavé provocateur au graphisme contrasté et à la jaquette rouge racoleuse.

Dans une petite banlieue de Seattle, les ados sont frappés d’un mal étrange, qui se transmet sexuellement et qui provoque des mutations physiques terrifiantes, des dégénérescences aléatoires, des difformités. Certains se réfugient dans les bois, afin de vivre en communauté de proscrits, pour s’adonner à des dérives irréversibles. À travers cette satire cauchemardesque, en immersion dans les tourments existentiels quotidiens de ces antihéros, j’ai appris à apprécier la beauté de l’abject.

Car Black Hole est un livre à lire, mais surtout un livre à regarder. C’est un kaléidoscope de dessins sombres, en aplats de noir, aux ombrages profonds, dans une vision parfois aussi détaillée qu’un dessin d’observation en anatomie. La mise en scène graphique devient plus fascinante que l’histoire, toute l’ambiance naît des décors posés. Charles Burns nous emmène de force avec lui pour nous confronter au malaise, dont on finit par s’accommoder par avidité de plonger plus loin dans cet univers nostalgique et obscur. Cet ouvrage m’a amené à me questionner à propos des représentations graphiques de l’oppression visuelle, et c’est grâce à lui que j’ai appris à apprécier l’esthétique de la laideur, à savourer sa force visuelle et son style puissant, perturbant, qui résonne encore longtemps en tête après avoir refermé le livre.

 

Aline Martin et Jean Lorrain

Un panier de houblon,Claude Vigée

Le livre de notre vie est un livre paysage, dont les auteurs ont noms Alexandre, Bobin, Cassin, Colette, Dadelsen, Döblin, Freud, Goll, Hart, Meister Eckart, Muller-Colard, Rolland, Rûmî, Schickele, Schweitzer, Vigée, Weckmann, Yacine, Zell, Zweig… Dans la musique de leurs langues, elles/ils composent une mélodie qui se moque bien de tous les enfermements, pour nous raconter les histoires de nos différences.
Peut-être est-ce Claude Vigée, lorsqu’il évoque dans son Panier de houblon « ces courses en bicyclette dans les forêts de Marienthal et de Gries (d’où) sont sortis tous (ses) poèmes » qui exprime le mieux ce besoin de littérature et ce désir de transmettre qui sont l’origine de notre amitié.

Ni nostalgie, ni ressentiment, ni culte du souvenir, lorsqu’il écrit : « Accueillant en moi les récits bizarres de mes anciens, j’ai capté leur propre enfance qui remontait vers la mienne dès qu’à mon écoute les phrases arrachées à leur vieillesse illuminaient brusquement en chacun de nous les cryptes obscures de l’oubli. Explorant les racines muettes qui nous furent, un temps, communes, j’ai voulu leur conférer, de nouveau, forme et structure, leur restituer un visage individuel bien qu’imaginaire dans l’espace sans limites du livre qui nous parle à tous pour nous faire vivre ou revivre ensemble aujourd’hui. L’exil naît de l’oubli ».
Une certaine intelligence du détail qui seul permet de déchirer le voile d’indifférence qui nous entoure, révélant les saveurs et couleurs d’une époque, d’un lieu, pour mieux nous inviter à nous intéresser aux nôtres. Le Panier de houblon ; une certaine manière, aussi, de donner la parole à ceux qui pensent n’avoir rien à dire, nous conviant à la prendre à notre tour.

Lisons à voix basse ou à voix haute, mais lisons !

Aurélien Benoilid

L’écume des jours, Boris Vian

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Quand bien même tu t’obstines, mutique et bien rangé entre L’arrache-cœur et L’herbe rouge, à ne rien avouer, c’est à livre ouvert que j’ai lu ton secret. Ta reliure abîmée et ton papier jauni peuvent bien duper tout le monde, je sais ce qu’il en est. J’entends battre ton pouls quand je suis près de toi. Tu es une relique en ma bibliothèque, mais demeure en mon for aussi vrai qu’un organe.

Tu m’as coûté six francs dans un marché aux puces. J’étais adolescent quand je t’ai rencontré. Un coup de foudre insensé, dès le premier regard. L’Écume des jours, édition 10/18, fond sépia, une fleur blanche et quelques feuilles vertes. Dans le cercle très fermé des livres dont le titre, à lui seul, est déjà un roman, tu règnes en souverain. Mousse tumultueuse au sommet d’une vague ou mailles évanescentes sur la grève d’une plage, l’écume est à la fois l’être et le néant, la présence éphémère, le spectre du passé et le présage à venir. Tu résumes à toi seul, la condition humaine.

Depuis, j’ai vieilli et tu as flétri, mais au fond tous les deux, nous sommes restés fidèles.

Notre relation fut brève, je m’en souviens à peine. Des bribes de Colin, des images de Chloé et l’histoire insensée d’un nénuphar qui pousse au milieu d’un poumon, jusqu’à tuer l’amour qu’on croyait immortel. Je t’ai lu en trois jours. Trois immersions poétiques et absurdes, comme trois accès de fièvre qui m’ont laissé l’empreinte d’un récit délirant. Je me vois alangui, sur la banquette en velours brun de la salle à manger, te tenant par la main, te caressant de l’autre. J’ai toujours sur ma langue le souvenir de tes mots, parfois seule- ment des sons, qui ne signifiaient rien, mais que j’aimais relire ainsi déponctués, choisissant la cadence comme un amant fougueux, préférant l’agonie à la mort qui l’attend.

Trois jours, pas un de plus, et je t’ai refermé, comme on scelle un cercueil qu’on ne rouvrira plus que pour le profaner. Depuis, j’ai vieilli et tu as flétri, mais au fond tous les deux, nous sommes restés fidèles. Désormais je t’imagine, je te rêve, je t’écris et te sculpte au gré du temps qui passe, tapis au fond de moi, comme une fleur fragile qui m’inspire et me guide.

Charlyne Bach et Jean-Louis de Valmigère

Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla,

Jean-Christophe Rufin

Parce qu’ils sont beaux, parce qu’ils sont fous, parce qu’ils ne correspondent à aucune norme, parce qu’ils ont du talent, parce qu’ils ne renoncent jamais, parce que leurs corps ne peuvent se passer l’un de l’autre, parce qu’ils vivent « comme un exotisme inattendu de pouvoir s’embrasser à l’ombre des tours de Saint Sulpice », parce qu’ils vivaient chaque minute comme si c’était la dernière, parce que l’imprévisible était leur quotidien, pour toutes ces raisons, et combien d’autres encore ils s’aiment d’un amour inaccessible à la raison.Plus longtemps que Roméo et Juliette, qu’Héloïse et Abelard.

Mieux que Tristan et Yseult.
D’une façon plus heureuse que Colin et Chloé dans l’Écume des Jours.
Comme Cyrano et Roxane qui auraient concrétisé le rêve du poète.
Comme Gatsby et Daisy entre mythe et folie destructrice.
Comme Anna Karénine et Vronski sans la guerre.
Comme Esméralda et Quasimodo sans Notre Dame de Paris.
Comme personne.
Comme un homme et une femme qui s’aiment et se marient.
Et divorcent dès que l’idée de l’amour est un doute. Qu’en aurait fait Claude Lelouch ?
Comme la libellule et le papillon, si beaux, si différents, si uniques, si chatoyants, et qui pourtant ne volent pas souvent ensemble…
Comme l’analyse Jean-Christophe Rufin,

« ce qui fait leur prix c’est d’avoir dépassé la vision binaire du couple : soit fusionnel, soit déchiré ».

Un homme et une femme qui ne renoncent jamais
Parce que c’était elle…
Parce que c’était lui…
Parce que c’était toi…
Parce que c’était moi…
Parce que c’était nous…

Marie Linden

Regards sur autrui, Pierre Boulez

 

La pensée de Pierre Boulez est la compagne de toute une vie.

Depuis 1999 où j’eus la chance de rejoindre la grande aventure, humaine et musicale, de l’Ensemble intercontemporain dont il fut le fondateur, ma vie professionnelle s’est nourrie des injonctions de ce « créateur obstiné » : « Faites, agissez, surtout ne reproduisez pas. »

Pierre Boulez fut un pilier de la vie artistique et culturelle pendant plus de soixante ans : penseur, compositeur, chef d’orchestre, bâtisseur d’institutions, immense pédagogue, polémiste quand nécessaire pour mener les combats qui s’imposaient … Visionnaire, il a toujours plaidé pour le décloisonnement des arts : « C’est à ce prix que l’on touchera un public jeune, renouvelé dans son aspect social comme dans ses aspirations esthétiques », écrit-il dès 1966.

La publication, à l’occasion de son 80e anniversaire en 2005, des articles qu’il consacra aux compositeurs et autres créateurs ayant jalonné sa trajectoire, constitue un outil d’une richesse inépuisable. Ces écrits (ajoutés à ses Leçons de musique au Collège de France, qui firent l’objet d’un premier tome) témoignent d’une intelligence hors du commun ; ils sont une véritable source d’inspiration, un manifeste valant pour tous les acteurs d’institutions culturelles : agir, inventer, vulgariser dans le bon sens du terme, concilier contrainte et liberté. Chaque article se lit isolément, mais peu à peu on mesure la puissance de l’analyse boulézienne. Cette somme de regards sur autrui est pour moi un guide, un livre de chevet comme peut l’être une anthologie de la poésie. On est saisi par la plume de Pierre Boulez notamment dans ce chef-d’œuvre qu’est Le Pays fertile qui rend grâce de sa rencontre décisive avec Paul Klee (cf ce que permet le recours au principe de l’échiquier, dans la manière d’aborder la problématique, commune au musicien et au peintre, du temps et de l’espace) ; ou lorsqu’il évoque « Mahler actuel » enfin sorti du « purgatoire ».

Pierre Boulez était un être généreux d’une bienveillance infinie, malicieux et chaleureux, avide de transmettre à tous. Une éthique, le refus de la tiédeur, une exactitude absolue et sobre dans le geste, un sens de la construction, l’idée qu’il n’y a pas nécessairement une frontière entre le fini et l’inachevé. Ceux qui l’ont connu et eu la chance de travailler avec lui savent ce qu’ils lui doivent : car ce que Pierre Boulez livre à la postérité va bien au-delà de son Œuvre.

Crédits photos : Sophie Dupressoir

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