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Nina Gambin

L’étranger, Albert Camus

Le livre de ma vie est constitué de 186 pages, une illustration de Pietro Bestetti sur la première de couverture. Étrange illustration, étrange petit bouquin pour la jeune adolescente que j’étais. Je m’en souviens, nous sommes en été, j’ai dix-sept ans, ma mère me répète : « lire c’est important pour l’imagination et pour bien s’endormir ». J’ai des difficultés à trouver le sommeil, incapable de déposer mon téléphone sur ma table de chevet avant de m’allonger. Je préfère tapoter mécaniquement sur mon écran. Un jour, je m’ennuie, je suis devant la bibliothèque de ma mère. Il est là, devant moi, étrange. L’Étranger.

La lecture est une belle chose. Albert Camus m’a permis de l’apprendre.

Je regarde la dernière de couverture tant la première m’intrigue, je lis : « …le premier roman d’Albert Camus (1913-1960), prix Nobel de littérature, auteur de La Peste et de Caligula. » Je ne sais pas à quoi m’attendre, je l’ouvre, je lis.
Je pensais ne pas savoir apprécier la lecture. Mes lectures cursives savaient m’ennuyer et me frustrer. Pourquoi lire quand on peut sortir, se balader, flâner. Pourquoi préférer la fiction à la réalité. Paradoxe d’une jeunesse parfois addict à la virtualité des réseaux sociaux.

Rencontre avec monsieur Meursault dans la matinée, vers 10 heures du matin. On s’est dit au revoir, la même journée, vers 16 heures de l’après-midi. Je n’en reviens pas. Je dévore ce roman en moins de 24 heures. Un exploit. Je suis fière. Je ne me sens pas frustrée.
Ce livre je l’ai choisi, personne ne me l’a imposé. Je me suis prouvée à moi-même que la lecture était une chose agréable. Que je pouvais m’évader à travers l’histoire d’un autre. J’ai compris que la lecture n’était ni une contrainte, ni un passe-temps teinté de lassitude, mais bien un moment à soi où notre imaginaire s’offre à nous comme un immense terrain de jeu. Immense terrain de jeu où je peux inventer et réinventer à l’infini une autre réalité, des rêves éveillés. La lecture est une belle chose. Albert Camus m’a permis de l’apprendre.

 

Anne Vetterhoeffer & Romane Delezenne

Les Culottés, Pénélope Bagieu

La tresse, Laetitia Colombani

 

Romane : Ma grande sœur m’a fait découvrir Les Culottées de Pénélope Bagieu. J’ai tout aimé dans ce livre, les dessins, les personnages, les histoires courtes qui donnent envie d’en savoir plus sur ces femmes exceptionnelles ! Chacune a dit à un moment : « Oui ce sont vos règles, mais moi je veux faire comme moi je veux ! ». Le sous-titre « Les femmes qui ne font que ce qu’elles veulent » résume bien le livre.

Anne : Le choix de Romane m’a immédiatement inspiré le roman de Laetitia Colombani, La tresse dont la lecture m’avait tant touchée. L’histoire de trois femmes fortes, superbes, qui ne se connaissent pas, à trois endroits de la planète : Smita une intouchable en Inde, Giulia, jeune femme dans une Sicile patriarcale qui fabrique des perruques et Sarah une brillante avocate qui élève seule ses trois enfants au Canada. Le lien qui se crée au fil des pages entre ces trois destins est bouleversant parce qu’il touche à l’intimité de ces femmes. Leur volonté de choisir la vie est impressionnante.

R : Ma Culottée préférée est Phulan Devi, la « reine des bandits ». Issue d’une basse caste indienne, elle s’est rebellée contre son sort, elle volait aux riches pour donner aux pauvres, elle a été emprisonnée puis a été élue députée au Parlement. Elle était l’héroïne du peuple.

A : Phulan Devi reste un symbole en Inde. Des poupées à son effigie sont vendues sur les marchés. Les petites filles l’adorent. Lalita, la fille de Smita, en a une aussi. Le personnage de Smita est également celui qui secoue le plus. Les passages sur l’Inde ne nous épargnent pas la dure réalité de ce pays, si loin des belles images touris- tiques. En lisant ce livre on s’expose, on rompt avec les idées reçues. Aujourd’hui encore les femmes indiennes font l’objet de toutes les violences, on enterre les filles à la naissance.

R : Ce livre permet de s’informer. Ce sont des femmes dont on ne nous parle pas à l’école mais qui pour moi sont des personnages importants de l’Histoire. Les héroïnes vivent dans des pays ou des époques où les femmes n’ont aucun droit.

A : D’une certaine façon ce manque de liberté est la réalité de beaucoup de femmes. Dans La tresse, chacune est cantonnée à un rôle donné par la société. Il y a des pages saisissantes de la violence qu’elles traversent pour forcer le destin. Le dos au mur, le sursaut est possible. Elles sont poussées dans leurs retranchements. La foi, le courage, l’optimisme, la détermination à ne pas renoncer, les rêves qu’elles portent et la volonté de les réaliser leur donnent cette force inattendue ! Ce qui est fort c’est que ces lectures prouvent qu’il n’y a pas de limites au possible !

Philippe Dossmann

Pays de neige, Yasunari Kawabata

Un vent glacé a vidé les rues. La pluie, ce matin, semble délaver un peu plus les immeubles gris. Février a fait fuir les touristes. Les lumières de Noël 2008 sont éteintes. Triste comme un lendemain de fête, Strasbourg grelotte. La nuque enfoncée dans mon écharpe, assis à la terrasse du Café Montmartre, je fume.

Je ne dis jamais « je », d’ordinaire. Plus précisément, je n’écris jamais à la première personne quand je rédige des articles de presse. Profession reporter oblige. Mes parents sont fiers. Enfin, ma mère l’était. Elle est morte en mai dernier. D’une longue maladie.

Les doigts engourdis par le froid, je tourne comme je peux les premières pages du livre. J’ai l’air idiot comme ça, attablé, hors saison, tout tremblotant, avec mon café tiède et ma cigarette. Je me fais l’effet de la Petite fille aux allumettes. Qu’importe. Je suis bien. Seul.

C’est un court roman, découvert pas loin d’ici, à la librairie Kléber. C’était un jour de RTT, où j’assouvis- sais un besoin de me perdre dans les rayons de littérature étrangère. Après un détour en Amérique du Sud, je m’étais aventuré de l’autre côté du Pacifique, en Asie. Soyons fou…
À vrai dire, j’avais besoin du contraire. De me retrouver. Subrepticement, le désespoir de la perte de ma mère m’avait rattrapé.
Je m’étais arrêté sur la lettre « K », de Kawabata. Le nom de l’auteur nippon, prix Nobel de littérature, a claqué comme un coup de katana. Mon regard s’était posé sur Pays de Neige. Un titre figé comme le reflet de ma mélancolie. « À trois reprises, Shimamura se retire dans une petite station thermale, au cœur des montagnes, pour y vivre un amour fou en même temps qu’une purification », résume la 4e de couverture. C’est pour moi, me dis-je.

Dix ans plus tard, je retiens le talent de l’auteur, chez qui toute image fait sens. Derrière le contemplatif, il y a le mouvement imperceptible de la vie que Yasunari Kawabata réussit à décrypter. Son roman m’avait, à l’époque, fait passer un cap de spleen. En même temps que les flocons de cette traversée hivernale du Japon en train, sont tombées mes larmes, retenues jusque-là.

Elles me ramènent, à travers ces quelques lignes, au doux souvenir de ma mère.
J’ai arrêté de fumer.

 

Brigitte Bera

Les Gnomes, Wil Huygen

Les Gnomes sont entrés dans ma vie en se faufilant sous un pied de sapin. C’était un 24 décembre et j’avais huit ans. En déchirant le papier cadeau, je suis tombée sur un immense livre, à la couverture sobrement illustrée par un portrait, face et dos, d’un spécimen de 15 cm… et 275 ans !

Je ne sais pas combien d’heures j’ai passées à rêver devant la vie de ces petits êtres racontée avec une précision quasi-chirurgicale (forcément, l’auteur, Wil Huygen, était médecin).
De leur odorat 100 000 fois plus développé que celui de l’homme (mesuré par des relevés d’olfactomètre !) à leur calcul horaire secret basé sur les oscillations cosmiques, en passant par l’inventaire de leurs prédateurs, dont ces trolls aux tronches baveuses traumatisantes pour la gamine que j’étais… J’ai plongé dans un univers fantastiquement illustré par Rien Poortvliet. Sur la carte de leur répartition en France, la présence des Gnomes était avérée dans les Vosges, tout près de chez moi. J’adorais m’imaginer entourée par ces voisins invisibles, à la malice et l’intelligence hors du commun.

 Faire entrer les gosses dans un imaginaire sans bornes, en empruntant un cheminement scientifique irréfutable.

Et puis, ces lectures bravaient quelques interdits, à une époque où ma grand-mère découpait par pudeur les pages consacrées aux sous-vêtements dans les catalogues de La Redoute. Vous ne saviez pas qu’un gnome est plus à l’aise nu, que sans son bonnet ? Des femelles aux seins ronds et généreux s’affichaient volontiers dans leur plus simple appareil sur papier glacé. J’y ai même appris que le mâle, grâce à une hormone, main- tient sa puissance sexuelle au-delà de sa 350e année…Toute la magie de ce livre était là : faire entrer les gosses dans un imaginaire sans bornes, en empruntant un cheminement scientifique irréfutable.
Reste un mystère : celui de la disparition inexpliquée de l’exemplaire de mon enfance. Alors, j’ai attendu, d’autres yeux d’enfants (ceux de mes filles) et un autre pied de sapin, pour faire à nouveau entrer Les Gnomes sous mon toit…

 

Cédric Bischetti

Anger : Wisdom for Cooling the Flames,
Thich Nhat Hang

Quand on m’a demandé d’écrire sur un livre qui a bouleversé ma vie, j’ai dans un premier temps réfléchi à des livres sur des concepts théoriques tels que ceux liés à la résilience de Boris Cyrulnik ou encore à des récits de vies inspirants… Laissant passer quelques jours, j’eus un flash, celui de la couverture du livre Anger, d’un rouge vif et scintillant.
Je découvre en écrivant ces mots que ce livre est le fruit d’un récit de vie, celui d’un moine bouddhiste et réfugié du Vietnam. Élément d’autant plus surprenant que je suis engagé à plein temps depuis 2015 dans la cause de la migration forcée à travers l’association Makers For Change que j’ai créé. C’est cette aventure qui l’a apporté d’ailleurs entre mes mains …

Que ce soit l’heureux hasard de son arrivée, ses conséquences sur mon quotidien aujourd’hui ou le fait que je sois amené à le partager à des inconnus, sont des éléments uniques de la vie à mes yeux. En effet, c’est suite à ma rencontre avec Joël – Coordinateur du programme Global Governance Futures 2030 – et des échanges profonds entre nos deux âmes aux quatre coins du monde, qu’il m’a envoyé par la poste depuis Berlin ce cadeau qui avait influencé positivement sa vie.

Très préoccupé par les tracas du quotidien, le livre m’attendait patiemment des semaines durant, sur mon bureau. Un jour, alors que j’étais dans une discussion existentielle et profonde avec un ami syrien dans mon salon, le livre m’a « appelé ». Je le pris dans mes mains et demandais alors à mon ami de se concentrer, de me dire stop pour sélectionner une page puis, toujours au hasard, un paragraphe. Stupéfaction pour nous deux ! Le livre répondait exactement à nos interrogations du moment dans le chapitre « The language of true love ».

Il nous indiquait qu’il était nécessaire de transformer ensemble notre colère dont nous étions victimes pour créer un meilleur avenir à partir de maintenant.

À partir de ce jour-là, nous avons créé un rituel au sein de nos conversations en demandant au livre des réponses que nous pourrions qualifier de hasardeuses mais qui, à chaque fois, apporte un élément de lecture et d’ouverture spirituelle supplémentaire en venant enrichir notre réflexion et notre connexion avec nous-mêmes. La sagesse de ce livre m’influence et me conforte tous les jours dans mes décisions. Comme quoi, le hasard (d’un partage) – comme dirait certain-e-s – fait bien les choses ..!

Robert Herrmann

Une société si vivante, Jean Viard

 

C’est un peu le livre de nos vies, avec leurs joies, leurs transformations, leurs ruptures, leurs incertitudes et leurs enrichissements.

Nos sociétés sont confrontées à de telles évolutions qu’il est toujours utile pour un politique, au contact de ces réalités multiples et complexes, de lire les chercheurs en sciences sociales, celles et ceux qui auscultent notre société en profondeur, avec méthode, recul et rigueur.

Le sociologue Jean Viard, directeur de recherche associé au Cevipof – CNRS, est de ceux que je lis avec plaisir parce qu’il est, comme le souligne David Abiker d’Europe 1, « le sociologue le plus optimiste de France ». Et l’un de ceux qui a une véritable pratique des territoires, un regard « décentralisé » du monde et de la France, lui qui se revendique « provincial volontaire ».

J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises, de l’inviter à l’Eurométropole. À chaque fois, la rencontre aura été heureuse, revigorante et féconde. Jean Viard n’est jamais loin du politique, toujours prêt à débusquer les contradictions du réel. Il interpelle, interroge, rassure et quelquefois dérange. Mais surtout il restitue une image fidèle de la France qui travaille, qui étudie et qui se divertit ; l’instantané d’une société si vivante, à l’heure de la globalisation.

Crédits photos : Sophie Dupressoir

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