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François Wolfermann

Avec mon meilleur souvenir, Françoise Sagan

« L’ho perduta… » IVe acte des Noces de Figaro de Mozart. Le rideau se lève sur la nuit et Barberine, pauvre petite fille de 15 ans chante une minuscule cavatine, qui s’étire à peine, déchirante, en fa mineur qui fait croire que l’épingle qu’elle cherche sous les pins du bosquet, vient de lui être fichée dans le cœur…

Tout Sagan, la petite sœur de Mozart, est là. Quelque chose d’imperceptible devient essentiel. Je partage avec eux un goût pour une apparente légèreté qui cache un désespoir complet.

Grâce à Mozart, j’aime tout de Sagan. Elle me fait respirer une certaine qualité d’air. Un certain esprit. Elle est caustique, drôle, bondissante. Elle ne pontifie jamais. Ne se met jamais en avant. Son écriture est suffisamment sensible pour sentir toute la douleur du monde dans un air de la Comtesse des Noces de Figaro, suffisamment pudique pour ne pas en faire de longues tirades, et suffisamment profonde pour rire l’instant d’après de Chérubin dans son placard.

 Sagan et Mozart me disent que la vie possède un charme insaisissable et précieux qui seul vaut la peine.

Sagan définit ma Bibliothèque idéale et trône dans ma Librairie intérieure. Tout autour la rejoignent Michel Déon, Jean d’Ormesson, Bernard Clavel, Martin Gray, Elie Wiesel, Le Clezio, Hervé Bazin, Marie Cardinal, les écrivains de ma jeunesse rencontrés et invités plus tard à Strasbourg. Inimaginable de devenir l’ami des héros de mon adolescence.

Dans Le Dernier Métro de François Truffaut, Gérard Depardieu et Catherine Deneuve se retrouvent à la fin. Il lui dit : « C’est une joie de vous revoir » Elle : « Mais vous m’avez dit tout à l’heure que c’était une souffrance. » Et il répond : « C’est une joie et une souffrance. » Où est la frontière entre la littérature et le réel. Une vie entière a se poser la question.

Sagan et Mozart me murmurent à l’oreille de me tenir droit. Dans les jours sombres, dans les peines, dans ces moments où je m’alourdis moi-même, presque sans le savoir ni le vouloir, le fardeau qui pèse sur mes épaules, quand je me prends au sérieux, Sagan et Mozart me disent que la vie possède un charme insaisissable et précieux qui seul vaut la peine, et que le bonheur est un devoir, s’il n’est pas toujours une grâce.

Eric Senet

Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes

J’ai toujours pensé que je n’aurais pas été celui que je suis ou je n’aurais pas agi comme je l’ai fait si je n’avais pas lu tel et tel livre : « les livres de ma vie ».

Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes m’a laissé une empreinte au point que certains passages m’inspirent aujourd’hui encore.
J’ai abordé ce livre à l’aube de ma vie d’adulte alors que j’étais en classe préparatoire. À l’éclairage du titre étrange, je l’ai d’abord « déconsidéré » comme un manuel pratique à l’usage des amoureux, un viatique qui allait me permettre de décrypter enfin tous les aspects du comportement amoureux ! Très vite, cet essai atypique m’a subjugué par sa virtuosité formelle et intellectuelle…
Deux chapitres m’ont marqué tout particulièrement : le premier qui me vient à l’esprit est celui intitulé « je-t- aime ». « Je-t-aime » est une locution très particulière (tout comme le sang écrivait Goethe, est un liquide très particulier) car elle est absolue, elle est, comme le note Barthes, « sans nuances », elle « supprime les explications, les aménagements, les degrés, les scrupules ». C’est un « bloc » dont « la moindre altération syntaxique l’effondre » ;

Pour le jeune homme que j’étais à l’époque, il fallait une certaine dose de courage pour chuchoter ces quelques mots à la personne qui me les inspirait, mais lorsque cette locution était corsetée du formalisme absolu que lui donne Barthes, l’épreuve était encore plus difficile. Plus aucune place pour la spontanéité, il ne restait que la forme de ce « bloc » et son usage qui pour moi se devait de respecter strictement les règles établies par Barthes…

« L’attente » est le titre d’un autre chapitre qui m’est resté en mémoire. Tous les ressentis de l’attente même dans les situations les plus banales de ma vie, me rappellent encore aujourd’hui ce qu’écrit Barthes. « Il y a une scénographie de l’attente : je l’organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l’être aimé et provoquer tous les effets d’un petit deuil. Cela se joue comme une pièce de théâtre. »

Ce livre m’a-t-il aidé dans ma vie ? Peut-être m’a-t-il fait comprendre que les mots et la formalisation de certaines émotions permettent d’en éviter l’excès néfaste, peut-être m’a-t-il permis une forme de distanciation qui m’a parfois évité de souffrir.

Quoique dit des milliards de fois, je-t-aime est hors-dictionnaire : sa définition ne peut excéder l’intitulé.

Yasmina Khouaidjia

Elle, par bonheur, et toujours nue, Guy Goffette

Un homme tombe amoureux d’une femme qu’il rencontre dans un musée.
Elle n’est plus de ce monde mais appartient bien à celui de l’art.
Elle était la muse de Pierre Bonnard.
C’est l’histoire de deux regards croisés sur une femme : celui d’un peintre et l’autre d’un poète.
Ce livre donne à ressentir la magie et la puissance inspiratrice de l’art ou comment une œuvre et son sujet peuvent procurer une émotion et faire basculer la vie du regardeur.
Et puis il y a le regard de l’auteur sans omettre celui du lecteur…
Le regard du lecteur qui parcoure les lignes de ce livre, le regard du visiteur qui parcours celles d’un tableau et le regard du peintre qui parcoure celles d’une femme.
Il y a aussi la musicalité des mots du poète qui décrit les couleurs, l’épaisseur, les émotions et l’éphémère de cette femme représentée, et devenue immortelle.

Et puis il y a ce silence, ces mots que la muse ni n’en- tendra, ni ne lira, qui défient le temps et font revivre l’absente.
L’écriture du peintre qui se décompose en lignes et couleurs et celle du poète, qui s’exprime à travers les mots et les formes, ont un sens qui ne sera pourtant jamais entièrement révélé.
Ce livre m’a été conseillé par un ami. Je l’offre régulièrement depuis.

Il m’a troublée car il décrit de manière poétique ce que l’art peut nous donner à voir, à ressentir profondément en nous.
Il nous transporte dans une poésie et nous ouvre des frontières en créant un lien par le regard, et par l’amour. Et cela va au-delà de la Beauté.
Il nous donne à lire l’essence de l’art et de la peinture.
Un moment de bonheur.
Un livre sur un regard, un instant, un tableau et toute une vie (celle de Marthe et de Bonnard).

« Il y a peu de gens qui savent voir, disait Bonnard, bien voir, voir pleinement. S’ils savaient regarder, ils comprendraient mieux la peinture. S’ils savaient voir, ils sauraient vivre. (…) Ils connaîtraient que tout est au-delà du visible et que rien de ce qui vit ne meurt. Que la mer est toujours derrière la mer, infinie, éternelle. Comme l’amour. »

 

Vivien Latuner

La Part de l’autre, Eric-Emmanuel Schmitt

La peau boutonneuse, la voix en pleine quête de la tonalité et le corps grandissant plus vite que des poulets de batteries, j’étais un enf-ulte, mi-enfant mi-adulte, lorsque j’ai reçu La Part de l’autre. À cet âge de découverte du monde à travers sa propre découverte, il y a de nombreux moments clés qui peuvent nous façonner. Ce livre d’Eric-Emmanuel Schmitt aura été celui qui m’aura fait percevoir le gris. Ni blanc, ni noir. La vie, les gens et leurs choix sont bien souvent gris. Non pas comme le gris de l’hiver strasbourgeois, mais celui qui évite de faire une distinction claire entre paradis et enfer, gentils et méchants, pain au chocolat et chocolatine.

La Part de l’Autre pose une situation simple en prenant l’histoire de la personne la plus haïe de notre siècle : Adolph Hitler. De là, le livre se coupe en deux : une partie biographique collant avec l’histoire connue, une autre, fictive, imaginant la vie du jeune artiste peintre autrichien si ce dernier avait été reçu aux Beaux-Arts de Vienne. Quel monde aurions-nous aujourd’hui ? Aurions-nous connu le même XXème siècle ?

À la façon de l’Effet Papillon, on mesure la portée des petites décisions sur la globalité d’un monde en perpétuel mouvement. On se confronte aussi aux multiples expériences, traumatismes et décisions qui poussent un individu à se déshumaniser pour devenir autre chose. On n’assiste pas à la naissance d’Hitler, mais à sa création. On fait face à son humanité étouffée par les frustrations, l’égo, la solitude et les chocs. On constate qu’en réunissant les ingrédients les plus toxiques, le résultat de la recette ne peut pas qu’être infecte. Après sa lecture, on prend de la distance, Adolph n’est plus Adolph, il devient cette part d’ombre en chacun de nous qu’on décide de nourrir ou d’affamer.

On constate qu’en réunissant les ingrédients les plus toxiques, le résultat de la recette ne peut pas qu’être infecte.

L’humain est bien plus complexe que la vision proposée par les blockbusters hollywoodiens. Surprenant, contrasté, coloré, en perpétuelle opposition avec lui-même, Sapiens dans sa vie peut switcher de malsain à homme de bien. Les mauvais choix peuvent emmener à de bonnes décisions et les bonnes intentions aux pires des enfers. Rien de nouveau sur la planète Terre mais étant ado, les mots de ce livre m’y ont confronté avant que ma propre vie ne le fasse.

Michel Wackenheim

La Bible

Chaque fois que j’ouvre ce livre — et je l’ouvre plusieurs fois par semaine — je suis saisi d’un frisson. Pour moi, c’est LE livre, celui dans lequel s’exprime le Dieu d’éternité qui « du haut du ciel se penche vers les habitants de la terre » (Psaume 53).

Lorsque j’ai découvert la Bible, j’ai été fasciné, non seulement par l’épaisseur de ce livre étrange, mais par le fait que je tenais entre les mains la traduction de la Bible de Jérusalem, la BJ, une toute nouvelle traduction qui allait être une référence dans le domaine francophone. J’ai compris un peu plus tard combien les traducteurs de la Bible étaient des hommes importants, notamment lorsque j’ai fait connaissance avec la traduction œcuménique de la Bible, la TOB ! C’est donc que les catholiques et les protestants pouvaient,en se mettant autour d’une table et en faisant preuve d’un peu de bonne volonté, trouver les mots communs qui donneront chair à la Parole du Seigneur.

Quand ma vie est tiraillée par mille chemins possibles, c’est ce verset 11 qui m’aide à demander au Seigneur de venir me prendre la main…

Mais c’est en 2001 (bientôt 20 ans) que j’ai eu un vrai choc avec la fameuse « Bible Bayard ». Dès la parution de cette Bible, je me suis précipité sur le Magnificat et j’ai eu la surprise (le mot est faible) de lire, entre autres : « Il détrône les souverains et élève ceux qu’ils ont piétinés ». En 1936, Paul Claudel déplorait que « les Bibles de langue française ne nous donnent que des transcriptions pauvres et plates, sans résonance et sans poésie ». Que dirait-il aujourd’hui ?

J’ajoute que plus j’avance en âge et plus je suis interpellé par le Livre des Psaumes, un livre et du Premier Testament et du Nouveau Testament, puisque Jésus priait les Psaumes et qu’aujourd’hui ils constituent la prière officielle de l’Eglise. « Montre-moi ton chemin, Seigneur, chante le Psaume 84, que je marche suivant ta vérité ! » Quand ma vie est tiraillée par mille chemins possibles, c’est ce verset 11 qui m’aide à demander au Seigneur de venir me prendre la main.

Pascale Lemerle

Corps et âme, Frank Conroy

Sur un banc du jardin de l’université, j’avais rencontré Mafé. Nous étions là pour promener nos enfants. Mafé était colombienne, elle avait étudié la littérature en France, travaillé chez Actes sud, s’était mariée à un Anglais, mais surtout : c’était une passionnée. Je l’ai perdue de vue. Mais je n’ai pas perdu la liste de livres où figurent ses cinq coups de cœur, je les ai tous dévorés. Corps et âme est de ceux-là, il m’a profondément touché. C’est l’histoire d’une passion naissante et grandissante. C’est l’histoire d’un enfant dans le New York des années quarante. « Pauvre et sans autre protection que celle d’une mère excentrique, Claude Rawlings semble destiné à demeurer spectateur d’un monde inaccessible ». Pourtant dans le réduit où il vit, se trouve un petit piano de cabaret dont il explore les secrets et qui le pousse à sortir de chez lui, à franchir la porte d’un magasin de musique, à trouver un petit job pour s’acheter une première partition, à s’entraîner avec acharnement pour jouer en de modestes salles jusqu’au Carnegie Hall. À travers le piano, Claude se découvre lui-même, des rencontres et des amitiés qu’il noue l’aident, sans elles « combien de temps serait-il demeuré derrière son mur personnel ? »

Ce livre m’a profondément touché car il est question de passion et de choix de vie. En refermant l’ouvrage, j’ai pensé à ceux qui ne trouvent pas leur voie et demeurent spectateur d’un monde qui leur échappe. Combien restent derrière leur mur personnel alors qu’un talent ou une passion sommeille en eux ? La lecture de ce livre m’a amené à questionner mes envies, ainsi que celles des autres et leurs passions. Et ce sont à chaque fois de belles découvertes que j’ai plaisir à partager au fil de mes articles : une rencontre avec un naturaliste en plein comptage de chauve-souris, une escapade dans les échafaudages de l’horloge astronomique avec un expert ou une virée en canoë dans les méandres du Rhin tortu avec un pagayeur chevronné.
Les livres, les autres ouvrent des horizons insoupçonnés.

 Crédits photos : Sophie Dupressoir

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