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Hervé Lévy

Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq

C’est au cours des discussions fiévreuses de nos dix-sept ans qu’Isabel V. me parla avec animation de Julien Gracq ; elle entretenait une relation épistolaire avec lui. Dans la torpeur d’un été qui ne désirait pas finir malgré l’arrivée de la rentrée, je commençais la lecture du Rivage des Syrtes, coupant les pages méthodiquement avec un canif à la lame récemment aiguisée.

Je tournais les pages avec lenteur, l’imagination enflammée, succombant comme tant d’autres lecteurs avant moi à l’aristocratique beauté de Vanessa Aldobrandi.

J’aimais ce geste comme celui de l’écrivain qui avait refusé le Goncourt, j’aimais aussi un titre riche de mille promesses rappelant Le Désert des Tartares, mais pensais que le livre ne pourrait rivaliser avec celui de Buzzati. Et pourtant… Dans cet autre « roman de l’attente » – évoquant les falaises de marbre d’Ernst Jünger, qui laisseraient aussi une empreinte profonde en moi, plus tard – la phrase, ondulante et hiératique, enveloppe le lecteur dans un ostinato sensuel, dès les premières lignes. Il faut progresser au cœur de somptueuses « rosaces d’images » et autres « glacis d’épithètes » (les mots sont de Michel Murat qui livra une étude de style consacré au Rivage) pour explorer les terres imaginaires d’Orsenna et du Farghestan, parcourant une toponyme magique où voisinent les charmes insulaires de Vezzano et les pentes austères du volcan Tängri.

Je tournais les pages avec lenteur, l’imagination enflammée, succombant comme tant d’autres lecteurs avant moi à l’aristocratique beauté de Vanessa Aldobrandi. Après ce premier émoi, cette ouverture à un monde intérieur nouveau, chaque excursion – et elles furent nombreuses – sur ce Rivage enchanté fut une expérience neuve et irremplaçable :
« L’émotion que ressent un lecteur de roman, un auditeur de concert, n’est pas une corde vibrante qui donne la même note quel que soit le moyen de percussion qui l’ébranle : elle est tout entière moulée sur la construction verbale ou sonore complexe qui lui a donné naissance, et en tant que telle n’est échangeable, et n’accepterait d’ailleurs de s’échanger, contre aucune autre », affirmait Julien Gracq dans En Lisant en écrivant.

 

Isabelle Boucher-Doigneau

La Promesse de l’aube, Romain Gary

Y a-t-il un livre dans une vie ? Depuis que je sais lire, j’en ai dévoré des bouquins, du pire au meilleur, de Fantômette à Saint-Ex, en passant par Dumas, Irving, Hugo ou même Barbara Cartland les soirs de baby-sitting, quand c’étaient les seuls romans à portée de main dans les locations de vacances pleines d’enfants où les San Antonio sont trop bien cachés. La littérature finit par donner une fine connaissance de l’âme humaine, cela impacte tous les aspects de la vie… et rend incollable au Trivial Pursuit. J’aime l’évasion véritable qu’ils procurent avec des combinaisons infinies autour de 26 petites lettres, et j’ai une reconnaissance infinie pour ceux et celles qui ont sacrifié un peu de leur temps ou toute une vie pour partager leurs mondes avec nous.

Romain Gary est l’une de mes grandes rencontres, et La Promesse de l’Aube est un livre qui m’a marquée. J’ai aimé cette histoire d’homme en formation poussé à l’âge adulte par les lettres mystérieuses de sa mère qui avait tout prévu, même ses failles et ses reculs, et contraint sa nature pour le rendre libre. J’ai aimé cette émotion très forte ressentie quand le livre s’est terminé, au point qu’il m’a hantée pendant des jours et que j’y repense encore aujourd’hui. J’ai aimé son écriture si belle que je revenais parfois en arrière pour pouvoir me régaler de certains paragraphes et les dire à haute voix comme un poème. Les images que j’en garde sont si fortes que je n’ai pas pu regarder le film qui en a été fait l’an dernier. Les deux personnages existent vraiment dans ma tête, et je ne veux pas les remplacer par les visages de Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg, aussi bons soient-ils, ou risquer d’être déçue. Et quel personnage que Romain Gary, diplomate, héros de guerre, amoureux, artiste flamboyant, aimant la vie autant qu’il a fini par la détester…

Lisez tous ses livres, ils sont tellement différents que même le Goncourt s’y est trompé, et vous serez pris au piège à chaque fois.

 

Morgane Chovet

Une bouteille dans la mer de Gaza,

Valérie Zenatti

Une bouteille dans la mer de Gaza de Valérie Zenatti m’est apparue lorsque j’avais 10 ans. Mon instituteur avait acheté trois livres et m’en offrait un en raison de mes bons résultats. Mes camarades me soufflaient de choisir celui à la couverture attrayante, aux couleurs vives. J’ai pris celui à la couverture crème avec pour seul motif une bouteille verte. Depuis lors, mon esprit de contradiction n’a fait qu’empirer… Je l’ai dévoré, lu et relu jusqu’à en connaître les dialogues. Puis je l’ai perdu de vue sans m’en rendre vraiment compte. Je crois l’avoir oublié jusqu’à ce qu’une de mes professeures de français me demande de présenter à l’oral un livre écrit à la première personne du singulier. J’avais 15 ans. Alors il est réapparu. Il n’était pas très loin, un peu caché dans mes souvenirs. Il est réapparu tel un ami de longue date que l’on aime toujours autant. J’ai donc lu un extrait devant la classe dans lequel la narratrice, Tal, s’énerve après avoir assisté à un attentat. Je me souviens des larmes accrochées à mes cils et de la rage qui m’animait.

Et de nouveau, il disparaît pour réapparaître en décembre 2016. J’avais 20 ans. Dans le plus grand secret, j’avais décidé d’écrire une nouvelle pour un concours organisé par l’Université de Strasbourg sur le thème « Europe », nouvelle qui a été publiée par la suite. Mon histoire était celle d’un réfugié syrien arrivant à Strasbourg. Alors un soir d’écriture, cette phrase m’est venue en tête : « Et puis qu’est-ce que ça peut nous faire, qu’il sache, qu’il voie, qu’il comprenne, le monde ? ». C’était celle de Tal. Elle venait d’assister à un attentat. Alors j’ai tout fait pour doter Aymen, mon narrateur, de cette force. Tal et Aymen devraient se rencontrer, j’en suis certaine.

La dernière fois que ce livre m’est apparu, c’est aujourd’hui. J’ai 22 ans. Il s’est détaché de mon esprit comme cette bouteille dans la mer de Gaza finalement.

Nathalie Ribeiro-Rego

Ecoute les signes que la vie t’envoie, Géraldyne Prévot-Gigant

Extraire au plus profond de moi le nectar du Livre de ma vie m’anime. Les idées fusent, mes émotions me submergent quand je repasse le film de ma vie, mon corps est comme traversé par la foudre. Toutes ces sensations d’un goût amer « d’un passé souvenu » sont mêlées à un sentiment de plénitude.

Mon choix va vers un roman Écoute les signes que la vie t’envoie. Ce roman initiatique met en mots, et plus subtilement en maux, une part de mon histoire. Toute une philosophie de vie se révèle au fil des pages. À travers un roman, la complexité de l’humanité jaillit.

L’histoire d’une jeune femme qui s’essaye à l’impossible, vivre sa vie, atteindre l’apothéose. Je suis rapidement bouleversée par les similitudes avec ce que j’ai pu être au demeurant. Ce roman vient chercher mes plus vieux souvenirs, la mémoire de mon corps et de mon cœur. Ma vie ne m’appartenait pas pleinement avant. Avant quoi?
Avant toutes ces prises de conscience réalisées sur ce chemin parfois chaotique de la vie. Anna rejoue parfaitement bien mon scénario, mes certitudes, mes croyances, la fatalité. Les paragraphes font place aux diktats du mental, aux projections de l’impossible, aux enfermements. Les signes de la vie sont visibles, et néanmoins voilés par l’imaginaire enclin à cette fatalité. Anna se saisit de tout. Ma vie chahutée par les difficultés d’être femme, par l’inquiétude d’être une mère suffisamment bonne, par les épreuves, s’est vue s’apaiser en étant attentive aux synchronicités, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de mon être.

Anna incarne cette femme qui ouvre les yeux sur un soutien extérieur. Un tiers entre dans sa vie, elle apprend la confiance. Elle se dévoile. Elle ose. Elle se laisse aller, elle n’est plus seule. À ce jour, je suis ce tiers qui ouvre la porte pour accompagner des personnes dont la vie peut ressembler à celle d’Anna. Il peut m’arriver de leur suggérer cette lecture qui a pour vertu de donner un espoir. Pour chaque personne que j’accompagne il y a de l’itératif. Comment en sortir ? Peut-être en ouvrant les yeux sur tous ces signes. Anna se saisit de la danse, symbole du mouvement de la vie, pour composer sa chorégraphie au rythme de toutes ces synchronicités. Tout ça résonne. Je regarde avec beaucoup de gratitude la danse de ma vie. Tout comme ce chorégraphe, lorsque j’ouvre la porte de mon cabinet de Gestalt-praticien, nous co-construisons une danse sur mesure, un chemin vers la liberté d’être.

Faites-vous ce cadeau, ouvrez les yeux sur les synchronicités, écoutez les signes que la vie vous envoie…

Sébastien Isern

Voyage d’un Européen à travers le siècle, 

Geert Mak

J’ai vécu le Voyage d’un Européen à travers le XXe siècle de Geert Mak, paru chez Gallimard à l’aube des 115 années 2000, comme une partie de mon « éducation européenne ». Les évènements relatés dans cette vaste fresque très documentée devraient être le palimpseste de tout « jeune européen » parce que garants d’une âme collective et transfrontalière définissant l’esprit européen lui-même. Ce passé mis en perspective m’est resté personnellement contemporain car il participe à la construction de mon identité continentale, de ma conscience politique peut-être, en tout cas de l’édification de mon expérience européenne dans le domaine de la pensée.

La force de l’auteur est de lier les voix de ce vingtième siècle, celles vivantes encore, celles du « monde d’hier » souvent déjà éteintes ou celles rencontrées au hasard du chemin, évoquant alors la marche du temps dans les champs politiques, historiques, culturels mais avant tout humains. Se faisant l’écho des soubresauts du temps, elles se font toutes témoins et deviennent de véritables passeurs de mémoire d’une aventure collective qui s’apparente à une épopée.

 Je suis dans l’avenir et j’ouvre grand les yeux autour de moi.

Traversant Vienne, Berlin, Paris, Rome, Bruxelles, Copenhague… toutes les capitales de la Mitteleuropa et tous ces « lieux de mémoire » où se sont écrit les grandes pages souvent tragiques d’un récit fondateur commun, Geert Mark nous dresse également un portrait géographique du continent européen, tissant les correspondances d’une « invitation au voyage » d’Europe, historique tout autant qu’initiatique.

Placer ce livre au centre d’une « bibliothèque idéale », en faire un repère essentiel dans le courant ininterrompu de mes lectures, c’est lui donner ce rôle de phare, de guide quand peut-être – comme aujourd’hui – un doute s’installe sur le sens de notre esprit européen.
Jamais je n’ai autant offert un livre avec ce désir manifeste de partager cette passion européenne, d’être accompagné en quelque sorte dans cette promenade imaginaire et humaniste parmi ces si grandes figures au milieu de paysages si réels, parfois traversés, souvent désirés, mais ô combien symboliques…

 

Raphaël Charpentié

L’émergence de l’homme, Josef Reichholf

Je crois bien qu’on nous avait tous demandé de ramener avec nous un livre pour aller sur Ouessant. On y resterait une semaine avec le prof de peinture et le bibliothécaire en plein hiver, au centre ornithologique de l’île, et il faudrait qu’on lise à haute voix des passages de ce livre choisi. En fait je ne me souviens plus vraiment s’il était obligatoire de faire des lectures, même si je me rappelle en avoir fait.Ce dont je me souviens par contre, c’est du thème de cette résidence organisée par l’École d’art de Grenoble en 2001: l’utopie.

Aujourd’hui, ça me paraît un peu étrange d’avoir ramené un ouvrage de vulgarisation sur la paléoanthropologie dans une rencontre à propos d’utopie… Et peut-être, pas tant que ça au final. Il y a dans le temps long, géologique, dans lequel Josef Reichholf inscrit  L’émergence de l’homme, une force qui atténue le bruit de fond du quotidien et amène à mettre notre réflexion « sur le balcon du dessus », pour regarder l’en- semble du chemin et pas seulement la ligne d’arrivée.

À ces échelles, nous intéresser aux corrélations entre la morphologie de la mouche tsé-tsé et les rayures des zèbres, à celles de la végétation du rift africain d’il y a un million d’années et de la station debout.

Il y a dans notre résilience d’espèce invasive, dans notre capacité à survivre malgré tout, contre tout, l’art très humain de savoir transformer les carcans en bijoux..

Apprendre que dans la matrilinéarité de l’ADN mitochondrial se trouve le fil nous reliant tous à nos ancêtres communs. L’auteur remet aussi certains faits à leur place, en évoquant qu’à l’échelle de l’évolution, nous sommes restés longtemps charognards avant d’être chasseurs, et n’avons du superprédateur que la perruque et le masque, tant nous sommes marqués au plus profond de notre être par le bricolage, la dissimulation et l’opportunisme.

Alors, elle est peut-être là l’utopie : réaliser que nous avons réussi en tant qu’espèce animale car nous avons opposé à la force et à la vitesse le coopératif et la course de fond, aux crocs et aux griffes la souplesse et le temps long de la transmission des savoirs.

Il y a dans notre résilience d’espèce invasive, dans notre capacité à survivre malgré tout, contre tout, l’art très humain de savoir transformer les carcans en bijoux.

Crédits photos : Sophie Dupressoir

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