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Joana Vasconcelos, « I want to break free». Rock et baroque comme on l’a beaucoup écrit, l’exposition-événement du MAMCS mêle l’humour et la fantaisie au questionnement du monde. On ne s’en lasse pas. La preuve, nous l’avons visitée quatre fois. Avec une guide d’exception lors de notre dernière incursion dans ce « Home sweet home » si particulier : Estelle Pietrzyk, conservatrice des collections et commissaire de l’exposition.

Estelle Pietrzyk voulait une expo plus « domestique » pour marquer les vingt ans du Musée d’art moderne et contemporain, une de celles qui donne envie de revenir dans un lieu où l’on a passé un bon et beau moment.  « L’envie était de dire au public :  « Venez, vous êtes chez vous ! »

Elle s’est alors souvenue de l’artiste portugaise Joana Vasconcelos rencontrée à Lisbonne en 2009, lors d’une visite d’ateliers d’artistes.

« Il faut qu’on fasse quelque chose ensemble » s’était-elle dit à l’époque…

Pour les vingt ans du MAMCS, elle lui a demandé de réfléchir à un « Musée-Maison-Monde », non pas un intérieur cosy où on traîne en pantoufles, mais un espace à la fois intime et ouvert, drôle et intelligent. Une exposition que chacun peut s’approprier puisqu’elle s’appuie sur le quotidien mais qui permette de rebondir sur le monde et ses vertiges.

 

Enthousiasme de l’artiste

« Joanna s’est montrée très vite enthousiaste et nous avons défini ensemble le parcours : une grande salle qui donne le ton avant de « se pincer » en des couloirs plus intimes. »

Avec un début et une fin : la Material Girl rose qui accueille le visiteur dans la splendeur monumentale de son intrigante féminité et la cabane de « Spot me » qui clôt le parcours de manière plus inquiétante qu’il n’y paraît. « Ces petits miroirs du quotidien sont des objets douloureux, souligne Estelle Pietrzyk. On se perd de vue dans cette guérite militaire. On accepte l’inacceptable. On ne peut plus se regarder en face ».

 

Enigmes du quotidien

La grande salle s’ouvre avec  Betty Boop, vertigineux escarpin constitué de… casseroles. « Un mirage, un rêve » pour Joanna Vasconcelos. Une œuvre que chacun perçoit à sa manière, confirme Estelle Pietrzyk. Si à Versailles  où elle a été exposée en 2012, une lecture sophistiquée s’imposait, « ici, les gens se demandent de quelle femme on nous parle, de nouvelles lectures apparaissent, se juxtaposent… Pour moi, c’est une belle surprise».

L’interrogation est d’autant plus forte que la raffinée Betty Boop voisine avec Menu do Dia (menu du jour), un vieux frigo auquel sont accrochés des manteaux de fourrure. Confrontation du trivial et du luxueux ? Du froid et du chaud ? Pas si simple quand on sait qu’au soleil du Portugal, les femmes conservaient leurs fourrures dans leur frigo. Pratique déroutante qui « stockait » des dépouilles d’animaux au plus frais de la cuisine. Le quotidien a des affres que l’artiste explore sans imposer de clés…

Que suggèrent les Esposas (Epouses) exposées non loin ? Trois mannequins homme veulent partir, les femmes veulent les retenir. Tous sont entravés mais personne ne regarde personne. Seule une femme dont la photo est exposée au mur plonge son regard dans le nôtre…

Plus loin, Flores do Meu Desejo (Fleurs de mon désir) intrigue dans la douceur de ses plumeaux mauves agencés en une matrice originelle. On pense aux ustensiles de nos grands-mères. Et l’approche se fait psychanalytique…

Joana Vasconcelos, Wargames, 2011

Joana Vasconcelos

Dans la salle suivante, la box de Vue intérieure rassemble les vestiges d’un quotidien si loin-si proche : téléphone en bakélite, cassettes vidéo etc.

Un monde pas encore connecté.

Non loin, Stranger in the night attire par l’éclat de ses phares de voiture enserrant un matelas. La chanson de Franck Sinatra tourne en boucle. « Etrangers dans la nuit, s’échangeant des regards furtifs… » Et si c’était la prostitution que chante le crooner ?

L’exposition se veut multisensorielle, visuelle, tactile dans l’envie de toucher ces casseroles rutilantes, ces textiles, ces plumeaux… et elle n’oublie pas l’odorat sollicité par Menu do Dia mais aussi par Brise, canapé de fleurs à l’odeur de… naphtaline.

Des cheveux aussi, parfois aux allures de créature fantastique – méduse aux bigoudis de Mise -, parfois évoqués comme dans Spin, flotille de sèche-cheveux… décoiffant ou bien encore Choucroute,  chariot de coiffeur débordant de tubulures au crochet.

 

Artisanat magnifié

L’artisanat prend une place singulière dans le travail de Joana Vasconcelos, particulièrement les pratiques dites « féminines » telles que la couture ou le crochet. Intégrées à ses œuvres, elles participent à leur splendeur, annulent la hiérarchie des arts et pérennisent ces gestes transmis de génération en génération. Leur chatoiement est dicté par le hasard du changement de couleur au gré de l’épuisement des pelotes de fil. C’est le cas dans les Lave-mains ou les Big Boobies

Le somptueux Coração Independente Vermelho#1 (« Cœur indépendant rouge ») doit sa forme au célèbre Cœur de Viana, motif ancestral de l’orfèvrerie portugaise. Il est ici monumentalisé et réinterprété par un entrelacs de couverts en plastique fondu soudés les uns aux autres. Le bijou se fait démesuré et vibre au son d’un fado interprété par Amália Rodrigues, un chant qui vient du cœur et touche au cœur.

Coeur indépendant rouge

Comme Freddie Mercury, ouvrir la porte du placard…

War Games surprend dans la salle suivante. Une voiture dont l’habitacle déborde de douceur tout en peluches et jouets d’enfant mais dont la carrosserie est hérissée d’armes. « Une œuvre sur la résilience » dit l’artiste dans le catalogue mais aussi sur « la dualité entre sphère privée et monde extérieur, entre enfance et âge adulte », sur le danger avec lequel il faut composer lorsqu’on embarque dans le voyage de la vie.

 

« I want to break free ». Il faut sortir de la maison. Ouvrir la porte du placard comme le faisait Freddie Mercury dans son clip légendaire.

« Tiré d’une chanson du groupe Queen le titre de l’exposition s’est imposé à l’artiste » raconte Estelle Pietrzyk… « Au fond, le fil c’est un peu nos vingt ans à Joana et moi. L’écho de cette époque dans la nôtre qui n’a pas évacué la question de l’autoritarisme à la Salazar. Aujourd’hui il y a Trump, la question des armes, l’eau que l’on gaspille… On peut rester à la surface des œuvres mais souvent on revient pour les interroger plus en profondeur. Je n’avais jamais vu ça. » conclut-elle.

 

MAMCS

Jusqu’au 17 février prochain, au Musée d’art moderne et contemporain.

Tous les jours de 10h à 18h, fermé le lundi.

 

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