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A moins que vous soyez marchand d’armes ou très méchant, vous souhaitez sûrement la paix dans le monde. Et la disparition de la faim. Et de la souffrance. Et des maladies. Et un temps ni trop chaud, ni trop froid, juste bien. Et souhaitez-vous acquérir le bonheur? Pardi, quelle question! Hé bien, heureux mortels, soyez rassurés, tout est prêt pour ça.

Le développement personnel… voilà un secteur d’avenir. Le définir n’est pas chose aisée. Disons, pour faire simple, qu’il s’agit d’un ensemble de méthodes ayant pour but la connaissance et l’amélioration de soi. Développer ses talents et ses potentialités, apprendre à surmonter les épreuves, laisser s’exprimer son véritable Moi…en deux mots: changement et performance. Voilà un programme plein de promesses.

Pourtant, j’en connais un qui n’est pas à la fête, c’est mon ami libraire. L’autre jour je passé le voir et lui trouvais bien mauvaise mine:

« – Je suis au bord du burn out

– Voyons donc, que t’arrive-t-il, ami libraire?

– Mais regarde! Regarde ce monceaux de bouquins qui envahissent mes rayons. Que du développement personnel. On a eu la psychologie humaniste, puis la pensée positive, puis la méditation de pleine conscience, le ho’oponopono, les messages cachés de l’eau, le câlin aux arbres, la communication non-violente etc… etc… etc… C’est simple, il y en a un nouveau tous les six mois. Après tu as la mode nordique avec le hygge, le lagom, la mode japonaise avec l’ikigaï. On n’a encore rien de la Tanzanie mais faut pas désespérer. Et puis le coloriage, et puis les trucs à gratter, les points à relier, les machins avec des paillettes… Un éditeur en sort un, aussitôt ils s’y mettent tous. Du coup c’est l’avalanche. J’en trimballe des piles toute la journée. Et on coupe des arbres pour ça…

-Mais moi je te trouve bigrement sévère. Après tout, si les gens achètent ce genre de livres, c’est sûrement parce qu’ils y trouvent un intérêt. Sauf à miser sur une crétinisation générale de la population.

-Ce qui n’est pas à exclure. Non mais les titres, regarde les titres! « Réflechissez et devenez riche », « Cessez d’être gentil soyez vrai !», « Osez l’optimisme », « Vous êtes votre meilleur psy », « Bouge-toi le cul et ça ira mieux » (sic). Et le meilleur: « Le pouvoir du miaou »(sic aussi)! Et tout ça avec des petits chats, des petits coeurs, des jolies couleurs. Ca se répand, ça s’étale, ça dégouline!

-Tu exagères. Et tout le monde ne veux pas lire les « Fondements de la métaphysique des moeurs ». Prends des vacances et ça ira mieux. »

« Si les gens achètent ce genre de livres, c’est sûrement parce qu’ils y trouvent un intérêt »

Cet échange m’avait pourtant intrigué. Parce que, après tout, vouloir que les gens trouvent le bonheur, quoi de plus sympathique? Certes les méthodes semblent abonder et il peut paraître ardu de s’y retrouver. Mais on ne peut pas s’en tenir à l’avis d’un libraire grincheux. Et la recherche du bonheur n’est-elle pas l’une des quêtes philosophiques depuis…les grecs? Comme l’écrit Aristote dans son Ethique à Nicomaque: « Quand tu es malheureux, c’est trop pas cool ».

-Holà malheureux! (me dira sans doute le libraire grincheux, appelons-le Jean-Kevin pour la peine), tu vas un peu vite en besogne! Soit tu considères que le but est d’accéder au bonheur, soit tu penses que le bonheur est dans l’exercice de la vertu. Y a deux écoles (en plus il est un peu philosophe). Et puis quelle définition donner au bonheur,? c’est trop subjectif. Si moi je serais heureux en possédant un beau 4X4, toi tu peux l’être en te mariant avec la femme (ou l’homme) que tu aimes. Mais tout cela reste personnel. Ne faudrait-il pas plutôt considérer que le bonheur doit être collectif? Et qu’on ne peut être véritablement heureux si les autres ne le sont pas? Qu’il faut viser un bonheur social et pas individuel?

-Mais (pourrais-je lui répondre si je n’avais pas l’esprit d’escalier) comment veux-tu rendre les autres heureux, on a déjà tellement de mal à l’être soi-même? Et puis, hein, chacun ses problèmes.

J’avais tout de même un peu mauvaise conscience, je l’avoue, devant ces arguments qui ne sont finalement pas négligeables. Car selon le développement personnel, le bonheur peut se construire, se transmettre, s’apprendre. Les livres dont parlait mon ami libraire se veulent des méthodes pour devenir heureux. Ceux-ci y parviennent-ils? Si ça ne fonctionnait pas, les livres ne se vendraient pas, nous susurre le plus élémentaire bon sens. Mais peut-être est de l’autosuggestion? C’était déjà ce que préconisais la méthode Coué au début du XXème siècle. Le développement personnel postule que pour être heureux, il faut le vouloir. Et si on veut, on peut. C’est peut-être là que le bât blesse.

Selon le développement personnel, le bonheur peut se construire, se transmettre, s’apprendre

Car que pouvons-nous exactement? Et pouvons nous tous autant les uns que les autres? Comme l’écrit Robert Castel: « Lorsque les options économiques, sociales et politiques se trouvent hors des prises du sujet, le psychologique se trouve doté d’une réalité, sinon autonome, du moins autonomisée. Nous avons maintenant affaire à une subjectivité d’autant plus « libre » qu’elle ne gère plus que des enjeux dérisoires ». (1) Pour le dire autrement, le repli sur soi conduit à de désintéresser des problèmes collectifs. Tocqueville avait fait le même constat au sujet des démocraties modernes. Alors on s’occupe de soi, de son bien-être, de son épanouissement, de son petit confort. Quel mal y a-t-il à cela?

On peut interpréter les choses de deux façons différentes (mais pas forcément exclusives l’une de l’autre). Soit on considère que nous vivons en effet une psychologisation de nos sociétés qui tend à tout interpréter au prisme de nos états d’âmes et de nos émotions. Et on se crée bien des soucis factices. Soit il faut rendre compte du succès des ventes de livres de développement personnel (DP) par un réel mal-être, et on a de quoi s’inquiéter.

Pour la première hypothèse, cela remonterait à la diffusion de la pensée freudienne, à la vulgarisation de ses concepts qui ont permis de mesurer l’ampleur des forces de la psyché. Mais Freud est un tragique, et pour lui « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison », l’inconscient nous détermine selon le destin des pulsions. Pas assez fun pour les tenants américains de la psychologie positive, d’où dérive le DP. Plutôt que de se consacrer aux pathologies, mieux valait s’intéresser à l’épanouissement personnel. Après tout, même si selon Freud nous sommes tous des névrosés, s’occuper des gens qui ne sont pas malades ça ouvre de beaux horizons en termes de clientèle… « Vous allez bien? Ca ne suffit pas. Vous pouvez aller encore mieux chère Madame ».

Ce qui répondrait du même coup à la seconde hypothèse. Personne n’est malade dans cette histoire. Mais chacun peut trouver des choses à améliorer en soi: surmonter sa timidité, renforcer sa confiance en soi, prendre les choses du bon côté, cultiver sa bienveillance, gagner en empathie, surmonter sa tristesse, se délivrer de ses échecs passés (et ne pas les reproduire), se débarrasser de son stress et de son anxiété, arrêter de ses ronger les ongles, ne pas convoiter la femme du voisin… Vous en voulez encore? Il y en a des wagons. Ce qui suppose, en plus de le pouvoir, comme nous l’avons vu, d’être capable de s’observer soi-même et de se voir tel qu’on est, en toute transparence. Dans ce cas-là évidemment, exit l’inconscient. Nous serions transparents à nous-mêmes et intégralement rationalisables.

Si on pouvait résumer le DP en une formule, ce serait l’antique injonction « Deviens de que tu es ». Elle vient de la Grèce et a parcouru l’histoire de la pensée jusqu’à Nietzsche. L’idée étant qu’on recèle en soi des possibles inexploités, un Moi encore inabouti qu’il s’agit d’activer. Ce Moi véritablement réel, voilé par le quotidien est le plus authentique. Etre soi-même, voilà le credo. Mais cette authenticité (terme fondamental du vocabulaire du DP) n’est pas l’apanage de notre époque, elle a une longue histoire. (2) L’authenticité est un rapport de vérité à soi. Si dans l’histoire on peut distinguer un premier paradigme qui demande d’être naturel, on en arrive à une contradiction: si je suis naturel, je veux que cela apparaisse comme tel, et donc je suis déjà dans une posture qui n’est plus naturelle. C’est à partir du XVIIIème siècle, avec Rousseau, que l’injonction n’est plus d’être naturel mais d’être authentique.

Dans ce cas, précisons qu’être authentique implique (parce qu’on place la vérité vis-à-vis de soi, puis vis-à-vis des autres, au-dessus de tout), un discernement, une lucidité constants. Et de tourner le dos au conformisme, à l’hypocrisie, au calcul, en en assumant les conséquences. Vaste projet. La différence de taille étant que cet idéal, réservé jadis à une élite, s’est démocratisé sous cette forme contemporaine qu’est le développement personnel. Cependant, à l’origine, être un esprit libre est tout sauf consensuel. Et le DP, ça consensualise quand même à tout crin, reconnaissons-le. Quoi de plus désespérément consensuel que le bonheur, l’empathie, la bonté? Personne n’ira contre. Si nous étions tous des esprits libres, ne serait-ce pas un sacré bordel? N’est-il pas plus simple de se laisser aller dans le courant commun? Au vu des ventes de livres de DP, des articles, des revues (Psychologie magazine en premier lieu mais tant d’autres également, comme Happynez ou Miaou, « la revue pour ronronner de bonheur »), des séminaires, des formations… le courant est drôlement puissant. C’est ce qu’on appelle l’industrie du bonheur. Mon ami libraire (doté d’un sens moral au-dessus de la moyenne) m’a confié avoir entendu l’une des grandes stars du genre avouer en aparté que les ventes de son nouveau livre allait lui permettre d’installer une piscine dans sa villa en Toscane. Mais ce serait sans doute faire preuve de mauvais esprit que de subodorer dans tout cela une vaste couillonnade.

 Quoi de plus désespérément consensuel que le bonheur, l’empathie, la bonté?

J’en arrive à me dire que, bien que le bon sens ne soit plus la chose du monde la mieux partagée, on n’a nul besoin de tout ce fatras pour essayer de mener une existence droite et tolérante. Car au final, sur quoi repose cette littérature? Sur une discipline, la psychologie positive qui entend se présenter comme science. Quand c’est scientifique, on n’a plus rien à dire. Eva Illouz, sociologue qui étudie les sentiments contemporains, a clairement mis au jour la pauvreté de pensée de la psychologie positive et ses ambitions théoriques indues (3). Mais que peut-on déceler derrière cette injonction à devenir soi-même, à se transformer sans cesse, à s’améliorer? D’une part l’idée que nous possédons des ressources qu’il s’agit de faire fructifier. Un capital en somme. D’autre part qu’il ne tient qu’à nous de nous améliorer, que c’est une entreprise personnelle. On a beau tourner le problème dans tous les sens, ça s’appelle de l’individualisme. En soi ce n’est pas forcément condamnable, à condition de ne pas se leurrer sur les conséquences probables qui en découlent. Les réussites, les échecs, la richesse, la pauvreté, la santé même, tout devient affaire de responsabilité personnelle. Plus besoin d’Etat, ni de société, ni d’un collectif: si tu es dans la merde, c’est de ta faute vieille branche.

Comme le résume Eva Illouz: « Dans la mesure où les individus se convainquent que leur destin est simple affaire d’effort personnel et de résilience, c’est la possibilité d’imaginer un changement sociopolitique qui se trouve hypothéquée, ou du moins sérieusement limitée». Or nous vivons dans un régime appelé démocratie, qui, pour imparfait qu’il soit, ne peut s’affermir qu’avec le concours de ses citoyens. La poursuite du bonheur, c’est bien; le sens critique et la réflexion, c’est mieux.

Et si on la pousse un peu plus loin la réflexion, vers quoi s’achemine-t-on? Vers une marchandisation de nos émotions. Pas seulement dans le domaine du DP mais aussi dans celui de la musique, du cinéma, des loisirs en général. Eva Illouz, toujours, revient sur le glissement qui s’est opéré autour de l’idée d’authenticité. Ce qui fait la vérité du Moi, ce sont plus ses convictions, ses principes, sa conscience mais ses émotions. On parle de vérité des émotions, mais quoi de plus manipulable que cela? Les émotions sont culturelles, socialement construites et en faire les expressions pures d’une intériorité est une chimère. Par contre, faire croire que posséder tel ou tel objet de telle ou telle marque fait de moi quelqu’un de cool, tendance ou hype, rien de plus facile. Convaincre que ledit objet exprime certaines qualités (mises en scène par le marketing) et qu’en l’acquérant je les exprimerait aussi, facile aussi. On en arrive donc à faire naître artificiellement des émotions qu’on pense ressentir. Les marchandises ne produisent plus seulement des émotions, ce sont nos propres émotions qui deviennent des marchandises, suscitées par d’autres. Et moi je n’aime pas trop qu’on m’explique ce que je dois faire pour être heureux, ni qu’on joue avec mes émotions.

Quant à l’ami libraire, je ne m’en fais pas trop pour lui. Porter des piles de livres lui fait faire de l’exercice. Et à la fin du mois, il sera bien content d’avoir vendu tout plein de livres colorés qui développent son chiffre d’affaires. Business as usual.

La gestion des risques, de l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse, éditions de Minuit, 1981
Etre soi-même, Claude Romano, Folio essais, 2018
Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, éditions Premier parallèle, 2018

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