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Un de mes amis, libraire de son état, m’a récemment conté cette anecdote. Il était à son poste, serein, contemplatif, quand deux jeunes clientes se sont approchées de lui. L’une d’elles lui demanda posément :
– « Bonjour, vous avez le « Mamelle de recherche en sciences sociales »? »

Un autre jour, sans doute, il aurait éclaté de rire, pris la chose à la blague, vite oublié. Mais là, conjonction planétaire défaillante ou aigreurs d’estomac persistantes, il ne trouva pas cela drôle. Mais pas du tout.
Il prononça péniblement:
-« Vous voulez dire le Manuel de recherche en sciences sociales?
– Non non, le Mamelle.
J’imagine ses traits se décomposer et ses yeux tenter de mesurer l’insondable abîme qui s’ouvrit en un instant devant eux. Car c’est un garçon très comme il faut, assez porté sur l’orthographe et la concordance des temps. Quelque chose d’un peu révolu en somme.
– Mais ce n’est pas possible….
– Ah ben si, le prof il l’a écrit au tableau.
– Il a écrit LE Manuel.
– Ah nan! Le Mamelle de recherche etc…
Le tout est de ne pas paniquer quand ce genre de choses vous arrive, se dit le libraire. Procédons avec méthode.
– Vous savez ce que c’est une mamelle?
– Ben…
– Comme… les pis d’une vache, par exemple. Vous voyez?
– …
– Donc ça n’a rien à voir avec un livre de méthodologie de sciences sociales. On est bien d’accord?
– Mais si! C’est le prof qui l’a marqué.
– Mais…..ça ne veut rien dire…. Vous comprenez que ce que vous me dites n’a pas de sens… »

A l’aube des études universitaires…

Guetter auprès de l’autre jeune personne un quelconque soutien se révéla illusoire: elle tenait de la même ligne que sa condisciple. Vaste et profond fût le sentiment de solitude dans lequel le libraire se sentît englué. D’autant que les deux regards le dévisageaient désormais avec une inquiétude que semblait à peine tempérer le mépris qu’on éprouve vis-à-vis de celui qui ne connaît pas son métier. La charge de la preuve semblait s’inverser; il fallait changer de tactique.
Il s’enquît donc de leur âge, de leur statut d’étudiante, du nom de leur enseignant. Ce qui confirma ce qu’il subodorait déjà: majeures et vaccinées, ces jeunes femmes étaient bachelières et entamaient hardiment des études de sociologie. Encore choqué lorsqu’il me narra sa mésaventure, il m’expliqua que ces clientes refusèrent le Manuel de recherche en sciences sociales qu’il leur avait montré et partirent outrées de tant d’incompétence. L’opprobre s’ajoutait à l’effroi.
Puis lui revînt pêle-mêle en mémoire d’autres petites histoires du même genre; les cours de grammaire et d’orthographe mis en place à l’université, la baisse de niveau supposée des lycéens, le projet d’une année préparatoire à la licence… Et puis encore ces enseignants lui ayant confié, l’une qu’on lui avait demandé de ne plus corriger les copies du bac blanc au stylo mais au crayon de papier « pour pouvoir remonter les notes après »; l’autre d’accorder un point à l’élève qui répondra « je sais pas » à la question de son examinateur lors de l’oral de rattrapage. «En effet, « je NE sais pas » est bien une réponse lui aurait assuré un sophiste patenté. Tout cela plongeait ledit libraire dans une perplexité sans fond, et il n’était pas le seul.

Sélection : le mot est affreusement tabou…

Mais enfin de quoi se plaint-on? N’a-t-on pas proclamé en 1985, avec un volontarisme claironnant, qu’il fallait amener 80% d’une classe d’âge au bac? Mission, avec quelques années de retard, accomplie. D’ailleurs le nombre d’étudiants n’a cessé d’augmenter en un siècle: 70 000 en 1930, 145 000 en 1950, 240 000 en 1960, 695 000 en 1970, 1,5 million aujourd’hui. Bref, ce fût une marche glorieuse vers la démocratisation universitaire: sonnez hautbois, résonnez musettes.
Je m’en ouvrais à mon ami libraire qui me répondît (voyez un peu quel esprit retors est le sien): « Bien sûr! mais tout le monde a le bac maintenant. Ce qui compte c’est après. ». En voilà bien d’une autre…
Il est vrai qu’à y regarder de plus près, les choses sont un peu moins simples, comme souvent. Et si les fait sont têtus, certains chiffres, le sont tout autant.
En 1964, une majorité d’étudiants obtenait son premier diplôme universitaire de niveau licence, aujourd’hui à peine plus de 40%. Trois étudiants sur dix quittent l’université après la première année. Trois sur dix également la quittent sans diplôme au bout de 2 ou 3 ans. Et sur les 42% qui obtiennent leur licence, 27% seulement y parviennent en 3 ans.
Le système français a ceci de particulier qu’à côté de l’université existent également BTS et IUT ainsi que les classes préparatoires. Celles-ci ont vu leurs effectifs augmenter de 11% en dix ans (soit environ 86 000 étudiants). Pour être plus complet, ajoutons que les effectifs des formations supérieures payantes sont en augmentation constante et regroupent 20% des étudiants aujourd’hui. La différence essentielle entre toutes ces filières et les facultés (hormis médecine et pharmacie) est qu’elles sont sélectives. En théorie en effet, « Le premier cycle (universitaire) est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat » et « Les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations excluent toutes sélection » ( Code de l’Education, troisième partie, livre I, chapitre II, section 1, article L.612-3, si vous voulez tout savoir). Dans un cas les établissements peuvent choisir leurs étudiants, dans l’autre pas.

On se souvient pourtant de cette drôlerie navrante de la rentrée dernière que fut l’APB (Admission Post Bac) et son tirage au sort. Désormais, les étudiants auront affaire à Parcoursup. Et tout ira pour le mieux à n’en pas douter. Car comme l’a déclaré le Président de la République, il convient désormais de mettre en place une sélection à l’université. Enfin, non, pas tout à fait. Le mot est affreusement tabou et peut déchaîner des mouvements de foules. A l’heure du cinquantenaire de mai 68, avouez qu’il vaut mieux éviter le rappel de gelée de coing. A sélection on préféra très vite « pré-requis ». Mais c’était encore trop râpeux. « Attendus » sonnait mieux. Neutre, fade, obscur, oui, décidément, attendus c’est parfaitement blême.
Mais si l’on revient aux chiffres de réussite (ou d’échec) en licence, on comprend bien que de la sélection à l’université, il y en a déjà. C’est subtil la sélection. Ca ne se dit pas, ça ne se voit pas, ça ne s’entend pas: ça se constate. Après… Après quelques mois, a fortiori un an ou deux, on trouve plus facilement de la place pour s’asseoir dans les amphithéâtres. On peut même occuper deux places, c’est dire. Que deviennent-ils ces chers disparus? Difficile à dire. Tous ne sont peut-être pas faits pour des études supérieures. Mais alors pourquoi les aiguiller là? Savez-vous le plus drôle? Parmi ceux qui partent de l’université sans diplôme, 26% ont des parents inactifs, 12% des parents ouvriers et 1,2% des parents cadres. Est-ce à dire que la sélection-dont-il-ne-faut-pas-dire-le-nom serait sociale? Mais quelle drôle d’idée!

Il y a quelque chose de moisi au royaume de France

Cela voudrait-il dire que la méritocratie républicaine n’est pas aussi efficiente qu’on le proclame? Cela voudrait-il dire que les filières d’excellence sont réservées à un petit nombre (5%), toujours les mêmes, et que se perpétue ainsi une oligarchie? Cela voudrait-il dire qu’il y a d’un côte ceux qui savent, qui connaissent (les bons lycées, les bonnes écoles, les bons cursus) et d’un autre tout le reste, toujours les mêmes? Assurément oui. Certes, tout pays doit former ses élites. Mais s’il n’y a aucune (ou si peu) de mobilité sociale, il y a quelque chose de moisi au royaume de France.
C’est quelques mois avant le bac que se font les choix d’orientation. Ces choix prennent la tournure d’un destin dont les moins avertis auront toutes les peines du monde à sortir. C’est toute une vie qui se décide alors. Finalement, le constat n’est pas neuf. Bourdieu en 1964 et 1970, Boudon en 1973, pour une fois d’accord, l’avaient déjà démontré. Pour autant, bien que cela soit de notoriété publique, les choses se sont davantage dégradées depuis. Une étude de la fondation Bertelsmann a montré il y a peu que la France occupe la 26ème position en Europe pour l’accès à l’égalité scolaire. Mais devant la Slovaquie et la Bulgarie! Belle performance.
C’est principalement l’inadéquation entre la formation reçue avant l’université et les « attendus » de l’enseignement universitaire qui pose problème. Et c’est moins la démocratisation de l’accès aux études supérieures que la démocratisation de la réussite à celles-ci qu’il importe de développer. Or cette réussite ne vient pas de nulle part mais d’un cadre familial qui possède un capital social, un capital culturel, un capital économique. Souvent les trois. C’est avant et après la journée d’école que se prennent les habitudes de travail dans un environnement où le savoir et la culture font partie de l’air respiré.

Savez-vous comment dessiner un parfait cercle vicieux ?

Mais ce rapport au savoir lui-même évolue. Foin de l’amour de la connaissance, il faut apprendre utile. On lira tel livre, ou tel chapitre, parce qu’on sera interrogé dessus. Mais pas plus. Et il est tellement plus simple de picorer telle ou telle information sur le net plutôt que de chercher à comprendre d’où elle vient et ce qu’elle vaut. Certes toute généralisation est abusive. Mais la tendance est là, et elle est lourde. Si la culture générale, le goût d’apprendre, l’envie de sortir des références imposées se tarissent, quid de l’ouverture d’esprit? de l’esprit critique? Pour Jean-Claude Michéa, nous commençons à « fabriquer en série des consommateurs de droit, intolérants, procéduriers et politiquement corrects, qui seront, par là même, aisément manipulables tout en présentant l’avantage non négligeable de pouvoir enrichir à l’occasion, selon l’exemple américain, les grands cabinets d’avocats ».
Savez-vous comment dessiner un parfait cercle vicieux? Prenez une baisse des repères culturels (historiques, politiques, philosophiques…); le recours à l’invective plutôt qu’à l’argument, au slogan plutôt qu’à la réflexion; ajoutez une bonne remise en cause de la parole la mieux établie par la défiance vis-à-vis des élites; une l’épaisse tranche de vénalité; saupoudrez d’inégalités grandissantes, et une lichette de lâcheté politique. Vous aurez le lit du populisme…

Quant au fameux mamelle, on ne sût jamais si il s’agissait du droit ou du gauche.

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