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À partir du récit de l’agression de l’humoriste Karen Châtaigner, un état des lieux de la manière dont la parole des femmes victimes de violences est accueillie, et souvent mal entendue, dans le système judiciaire français.

Pour Karen Châtaigner, « l’humour fait la force », l’humour est sa force : « Un bouclier pour se défendre, quelque chose pour piquer, un outil pour parler des sujets tabous, sensibles ou graves » comme la place des femmes dans la société, dont elle ne cesse de déconstruire les stéréotypes dans ses conférences-spectacles.

Karen dit aussi avoir une grande gueule qui lui est souvent très utile, mais qui peut parfois lui porter préjudice. Ce fut le cas, selon elle, à l’automne dernier dans la forêt de Pourtalès. C’est là que nous avons recueilli le récit de son agression.

Karen Châtaigner

« Tu connais le #balancetonporc ?…

Et bien t’es mon porc de la journée ! »

Un samedi de novembre en 2017. Karen part faire son footing quotidien. Un moment pour elle dans un endroit où elle se sent libre, où elle se sent bien. Karen croise une autre joggeuse ̶  complicité tacite entre deux femmes qui n’ont pas peur de courir seule en forêt. Karen s’enfonce dans les bois, confiante, portée par l’instant.

Au détour d’un sentier, elle tombe nez-à-nez avec un homme, la quarantaine trapue dans une tenue de joggeur flambant neuve. Pas vraiment un profil de tueur. De toute évidence il lui a pris comme une envie de se soulager. Monsieur prend le frais au milieu du chemin « sa petite virgule à la main ». C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’arbres dans la forêt de Pourtalès. Karen et sa grande gueule ne peuvent s’empêcher de le lui faire remarquer, même si elle a entendu mille fois qu’il est dangereux pour une femme de courir seule dans les bois. L’homme, le sexe fort, la défie du regard… et du reste. « La petite virgule s’est tout à coup transformée en une grosse épée ». Karen n’apprécie pas du tout la vue. Elle assène : « Tu connais le #balancetonporc ?… Et bien t’es mon porc de la journée ! ». Et enchaine son portable à la main : « On fait une photo ? ». Les porcs n’aiment pas prendre la pause, Monsieur range son épée, prend un air pincé et lui envoie un : « Non mais ça va pas ! » censé la culpabiliser et le délester avec ça de sa honte à lui, avant de repartir en courant la queue entre les jambes. Karen n’a pas non plus peur des mots. Elle a dit ce qu’elle avait à dire, ce qu’elle devait dire. Elle reprend sa course, retourne à son moment à elle, l’image du porc et de son épée s’estompant un peu plus à chaque foulée.

Karen arrive bientôt dans une clairière où elle a l’habitude de s’étirer. C’est là, dans ce moment de vulnérabilité, alors qu’elle est toute à ses muscles endoloris par la course, toute à la récupération de son souffle, qu’il surgit de nulle part. « Il m’a poussée par terre. Et là, t’es juste une victime, t’es plus qu’une proie. Il essayait d’aller sur moi pour attraper mon portable, mais ça je ne l’ai compris que plus tard. Alors j’ai battu des pieds de toutes mes forces pour ne pas le laisser s’approcher. Et j’ai appelé à l’aide comme jamais de ma vie j’ai crié. C’était instinctif.»

« Mon mari n’y est pour rien, j’étais là »

Heureusement pour Karen des promeneurs interrompent l’agression. L’autre joggeuse, qui-n’a-pas-peur-de-courir-seule-en-forêt, arrive à son tour. « La première chose qu’elle a dite c’est : mon mari n’y est pour rien, j’étais là. » Une parole mensongère qui encore aujourd’hui révolte Karen : « Elle m’a déçue… Il y a des femmes qui soutiennent ces attitudes-là, parce-que c’est son mari, parce-qu’on lui a appris à le protéger… » Cette parole sème suffisamment de doute pour influencer la réaction des témoins : « J’avais mal, j’étais choquée… personne ne m’a aidée à me relever, personne n’a appelé la police. Personne ne s’est… investi dans un discours quelconque. » Sous le choc, Karen retourne à sa voiture en claudiquant, escortée mais sans aucun soutien physique ou moral. « Je suis rentrée dans ma voiture et j’ai éclaté en larmes ».

Quand son amie Véronique arrive sur le parking du parc de Pourtalès une demi-heure plus tard, Karen est confuse, elle tremble de tout son corps et dit ne pas vouloir porter plainte, juste rentrer chez-elle. « Tu es blessée, tu ne veux pas te montrer aux autres, comme les animaux blessés quand ils se cachent, c’est exactement la même réaction… Si Véronique n’avait pas insisté, je n’y serais pas allée ».

Une sentinelle revêche…

Aux urgences de Sainte-Anne, Karen est accueillie comme une patiente, pas comme une victime. Aucun protocole, aucune prise en charge particulière. Elle est simplement invitée à patienter en salle d’attente. Idem pour le médecin. C’est l’infirmière qui saura trouver les mots justes : « Quoiqu’il en soit vous êtes une victime et vous n’avez à vous justifier de rien… Elle a vraiment dit ce qu’il fallait dire ». Quelque peu revigorée par cette parole, soulagée par le décontractant musculaire prescrit pour détendre son corps tétanisé, Karen est conduite par son amie au commissariat central de Strasbourg pour déposer plainte. « De tout ce qu’on a vécu dans la journée, c’était le pire moment » se souvient Véronique. Après quelques minutes d’attente les portes s’ouvrent enfin sur une sentinelle revêche, « bazooka en main », qui leur demande pourquoi elles sont là ? Karen, dont la jambe la fait énormément souffrir, prend le temps de s’asseoir. « Je me suis dit : « maintenant on m’écoute ! ». Mais le hall est plein à craquer. Un policier leur explique qu’il y a 4h d’attente et conseille à Karen d’attendre lundi pour porter plainte dans le commissariat de son quartier. Véronique est hors d’elle. Elle questionne le policier quant aux chances de retrouver l’agresseur : « le policier a haussé les épaules l’air de dire : en gros tu déposes plainte mais il ne va rien se passer. J’étais choquée. ».

C’est à cause de ce genre de témoignage que les militantes féministes du groupe F et du Tumblr « Paye ta police » on eu l’idée de lancer début mars le #payetaplainte sur le modèle du #MeToo. Dans les dix premiers jours elles ont récolté plus de 500 récits. Neuf sur dix racontaient une mauvaise prise en charge. Si Lucie Groussin du Groupe F précise que cet appel n’est pas « ‘une étude scientifique », il n’en démontre pas moins des  « faits récurrents, massifs et signifiants ».

« Qu’est-ce qui se passe une fois qu’on a dit #MeToo » ?

Karen trouve finalement une écoute, un suivi et un soutien, deux jours plus tard dans le commissariat de son quartier : « Le lendemain le policier qui avait pris ma plainte m’a appelée pour savoir si j’avais réussi à dormir, si j’allais mieux. » Le surlendemain c’est une assistante sociale qui la contacte comme Annick Lecerf qui reçoit les victimes au commissariat central de Strasbourg : « Notre travail consiste à faciliter la parole et à aider les personnes dans leurs démarches avant et après le dépôt de plainte qui n’est pas une fin en soi. Il s’agit d’évaluer les besoins, pas la demande. Et ensuite, d’orienter les personnes vers les associations qui pourront les aider » Elle ajoute : « Déposer plainte n’est pas anodin, derrière, il y a la possibilité de se confronter à son agresseur ou à un classement sans suite s’il n’y a pas assez de preuves. » Ce qui peut générer un fort sentiment d’injustice et d’insécurité chez les victimes. Les moyens sont donc là, mais pas assez déployés.

Léa Tolédano, avocate au barreau de Strasbourg, confirme : « Pour être tout à fait honnête il y a à boire et à manger… Il y a des policiers qui sont très bien formés et il en a d’autres où c’est catastrophique. Tout dépend de sur qui vous tombez. ». C’est pour cela que le CIDFF, le Centre d’information sur le droit des femmes et des familles, présidé par Léa Tolédano, organise chaque année des formations sur les violences sexistes à destination des professionnels, y compris des policiers et des gendarmes qui le souhaitent.

Alain Schmidt, officier de police judiciaire (OPJ) à la gendarmerie de Molsheim a suivi cette formation. « J’appellerais plutôt ça de l’information. Tous les ans on participe à quatre journées de réunion avec différents acteurs qui interviennent au niveau justice, social, médical, etc. C’est suite à ces quatre journées qu’on nous met l’étiquette de référent VIF. » VIF pour violence intra-familiale, car 70% des violences faites aux femmes sont des violences conjugales. Une formation « assez sommaire » reconnaît Alain Schmidt. «  En fait le référent VIF donne beaucoup de lui-même. J’ai déjà passé 4h avec certaines personnes à discuter avant que l’on attaque la procédure. Il faut prendre le temps et avoir les moyens de le prendre. Ça dépend beaucoup de la sensibilité des enquêteurs. C’est pour ça que quand on demande des référents VIF, ça ne se bouscule pas au portillon. Il faut avoir le sens de l’accueil, de l’écoute». L’accueil est en effet très important, c’est un premier filtre déterminant : « Quand une personne se présente, ça va très vite, on peut très vite passer à côté. Un mot et elle fait demi-tour, on l’a perdue. Ce sont les première secondes, les premières minutes qui définissent tout le reste. Si vous n’êtes pas mis en confiance tout de suite, si on vous donne l’impression de prendre ça à la légère, c’est fini. »

Alain Schmidt, officier de police judiciaire (OPJ) à la gendarmerie de Molsheim, a suivi la formations sur les violences sexistes à destination des professionnels.

Depuis une dizaine d’années les gendarmes travaillent avec des ISG, des intervenantes sociales de gendarmerie. Elles assurent un suivi et ont un réseaux d’intervenants sociaux qui permettent d’essayer de trouver des relais possibles adaptés au rythme de chaque situation. L’OPJ quant à lui a un rôle « de courroie de transmission. Il doit faire accoucher d’une parole et la retransmettre au magistrat ». 

Ensuite, « on a trois minutes pour résumer la situation au magistrat et lui fournir assez d’éléments pour être sûr que la personne va être poursuivie. » dit Alain Schmidt. « C’est comme partout, il y a des enquêteurs moins bons que d’autres, il y en a qui n’ont pas envie d’aller creuser et de chercher… »

Il ajoute : « L’avantage avec un petit parquet comme à Saverne (dont dépend la gendarmerie de Molsheim) c’est qu’il y a trois magistrats qui connaissent tous les OPJ. Ils savent que quand tel enquêteur leur dit un truc, ils peuvent y aller, que son dossier va être bétonné. C’est une relation de confiance. Ce que n’ont pas forcément les enquêteurs qui travaillent sous le ressort du TGI de Strasbourg qui est une véritable usine, où vous avez une vingtaine de magistrats qui sont d’astreinte à tour de rôle et sont submergés ». Conséquences, certaines enquêtes qui auraient été poursuivies à Saverne, vont être classées sans suite à Strasbourg.

Comme l’a très justement dit Tarana Burke, la fondatrice du #MeToo, lors de la conférence United State of Women Summit à Los Angeles le 5 mai : « Me Too, ce sont deux mots magiques qui ont galvanisé le monde… Le travail qui doit avoir lieu maintenant, c’est : qu’est-ce qui se passe une fois qu’on a dit #MeToo ».

Dans cinq mois, la plainte de Karen sera définitivement classée sans suite. Son agresseur restera probablement impuni. Mais Karen veut aller de l’avant : « C’est un état d’être une victime. Je me battrai toujours pour ne pas en être une ». C’est pour cette raison que dès qu’elle a pu à nouveau s’appuyer sur sa jambe, la première chose qu’elle a faite, c’est de mettre ses baskets et de retourner en forêt.

Violences faites aux femmes en France en 2016 (source : stop-violences-femmes.gouv.fr)

– 225 000 femmes déclarent avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint.
– Moins d’une femme sur 5 déclare avoir porté plainte.
– 93 000 femmes déclarent avoir été victime de viol ou tentative de viol.
– 9 victimes sur 10 connaissent l’agresseur.
– Moins d’une victime sur 10 déclare avoir déposé plainte.

 

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