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« J’avais le choix entre Strasbourg et Nancy pour faire mes études et il n’y a pas eu photo en faveur de Strasbourg » se souvient ce médecin hospitalier d’origine mosellane qui dirige et anime une équipe mobile de gériatrie de dix personnes, six médecins, quatre infirmières, deux psychothérapeutes plus le personnel de secrétariat.

« Nous sommes une équipe pluridisciplinaire dédiée à l’aide à la prise en charge des personnes âgées où qu’elles soient : aux Urgences, dans les autres services, dans un EHPAD ou même à domicile. En général, nous sommes sollicités par un professionnel de santé qui a une difficulté de prise en charge d’une personne âgée voire même très âgée. En général, nous sommes appelés en deuxième recours, en quelque sorte, quand tous nos autres confrères de la chaine médicale sont en difficulté. C’est le cas quand il y a conflit, quand les parties prenantes au sein d’une famille ou entre un service et une famille ne sont pas d’accord ou quand c’est compliqué ou qu’il y a des suspicions de maltraitance, par exemple. Notre métier fait donc qu’on a une vision transversale de la prise en charge des personnes âgées à domicile ou secteur hospitalier. Et bien entendu, on collabore avec les urgences en permanence. »

Des postulats insoutenables

« Depuis dix ans, mon regard s’est affuté. Plusieurs postulats se sont imposés depuis cette dizaine d’années : d’abord celui du fait que la personne âgée doit être à domicile et pas à l’hôpital. Ça, on l’entend en permanence, on a parlé de « virage ambulatoire » mais nous, entre nous, on parle de « catapulte ambulatoire », pour signifier que la personne peut être éjectée de l’hôpital à la fin de la durée de séjour initialement estimée et ce, même si son état de santé ne le permet pas. Ce n’est pas partout mais on a déjà vu apparaître le phénomène : le patient doit sortir, il sort !
Ces soins à domicile pourraient être une bonne chose à une condition cependant : qu’il y ait les moyens pour une prise en charge efficace, à tous les niveaux. Notamment celui de la santé, bien sûr, mais c’est loin d’être le cas avec les médecins de proximité, qui sont débordés de travail et qui savent que soigner une personne âgée prend beaucoup de temps et que c’est généralement compliqué. De plus en plus, l’hôpital veut se définir comme étant uniquement un plateau technique, où on fait des gestes où on réalise des interventions de très haute technicité, très bien, mais qu’en est-il alors de tout le volet médico-social qui fait partie intégrante des missions de l’hôpital public : la prise en charge des personnes âgées mais aussi des personnes vulnérables, des précaires, des gens isolés et de tous ceux qui ne pourront pas rentrer le soir chez eux après une intervention parce qu’ils ne sont pas en état de le faire et pour qui la moindre des petites bascules de la vie rend vite les choses ingérables parce qu’ils ont alors besoin d’une organisation pour les accompagner. Cet hôpital plate-forme technique n’est donc pas du tout adapté à ces populations dont nous nous occupons. Elles ont donc besoin d’une prise en charge réalisée par des équipes de soignants en nombre suffisant, bien formés, avec un service social qui soit opérationnel. Or, depuis dix ans au moins également, on a vu que tout cela diminue au fur et à mesure : bien sûr, il y a encore des infirmières dans les services mais quand elles ont absentes, elles sont de moins en moins remplacées donc s’instaure une réelle fatigue des équipes qui devient de plus en plus problématique. La pris en charge reste toujours aussi professionnelle et les équipes demeurent très vigilantes par rapport à une prise en charge optimale mais on constate chez ces personnels beaucoup moins d’empathie, de patience . Cela a une triste conséquence : ces personnels n’ont même plus le temps de s’asseoir une poignée de minutes pour converser avec ces personnes et c’est bien dommage car cela donnait du sens à leur travail. Autre postulat qui est apparu à la même période : la fameuse mutualisation des moyens. Derrière les grands discours, les soignants savent très bien qu’on les considère comme des pions qu’on peut déplacer à sa guise au sein d’un pôle. D’un jour à l’autre, on peut se retrouver dans n’importe quel service où la technicité est tout à fait différente, où les habitudes changent et où les patients ne sont pas du tout les mêmes. Et ça, c’est un vrai facteur de maltraitance institutionnelle parce que les infirmières et les aides-soignantes ont des compétences spécifiques à un service et que c’est très instabilisant de devoir être polyvalent en permanence. C’est vraiment considérer qu’il n’y a plus d’humain derrière le personnel soignant, qu’il n’y a plus qu’une fonction technique et que tout l’aspect positif de ce qui fait l’esprit d’équipe, l’entraide entre professionnels, l’accompagnement des stagiaires, l’aspect sécurisant pour les nouveaux arrivants de se fondre au sein d’une équipe qui assure, finit par devenir secondaire. On sent vraiment cette logique qui voudrait que les soignants soient interchangeables à volonté, quand on veut.
Le troisième postulat est bien connu : l’hôpital public doit être rentable. C’est juste une hérésie puisque, par définition, il doit accueillir tout le monde puisqu’il a une mission de service public, tout ne peut pas être planifié, anticipé surtout avec la population de personnes âgées dont nous nous occupons, souvent dépendantes et qui nécessitent de trouver des solutions qui demandent du temps à s’élaborer. Évidemment, ce n’est qu’à l’hôpital public que l’on trouve ces situations-là, ce n’est pas une clinique privée qui va accepter de les traiter…»

 

Malgré tout, les équipes répondent présent

Catherine Fernandez exprime sans détour sa grande crainte : « Nous sommes nombreux à penser qu’on est en train de créer, comme ce fut le cas en Angleterre, les conditions pour épuiser le service public de la santé, afin de mieux démontrer ensuite que ça ne marche pas et mettre la clé sous la porte. À l’arrivée, on va arriver à un système où la prise en charge sera très égalitaire et pour moi, c’est là que les patients vont se retrouver en danger. Pour le moment, il y a encore cette illusion que, qu’on soit riche ou on soit pauvre, l’hôpital public va vous prendre en charge exactement de la même manière. L’illusion vaut aussi pour la considération que l’on a pour le service public de santé : excellence, qualité de la formation et de la recherche… Avec toutes ces politiques coercitives, on décourage les meilleurs éléments, le privé va leur ouvrir les bras et leur faire des ponts d’or. Qu’en sera-t-il ensuite, au final ? Le malaise est grand et il s’illustre par cette manifestation de ce collectif de médecins devant les bureaux de l’Agence régionale de Santé au début du printemps. Pour beaucoup, c’était la première manifestation de leur vie, c’est dire l’étendue du problème : c’est évidemment une décision qu’il n’aurait jamais envisagée individuellement, manifester ne fait pas partie de leur culture mais là, ça leur a paru impératif de dire : ça suffit, on n’est plus d’accord ! Cet événement est très signifiant : il y a quelques années, nous avons tous eu envie de nous dire qu’on allait y arriver, que si on nous disait que nous étions mal organisés c’est qu’il y avait peut-être des raisons, ensuite on a vu arriver toute une kyrielle de consultants que si on faisait comme ci ou comme ça, ça marcherait formidablement mieux. Alors, on s’est réuni, on a réfléchi ensemble et tout ça sur notre temps personnel parce qu’on est bonne pâte, on a rédigé des quantités invraisemblables de documents. Puis, on n’a plus rien entendu pendant des mois et on n’a rien vu venir, au final… Sincèrement, on a tous joué le jeu, mais on a été bien naïfs… »
Pour Catherine Fernandez, c’est la conscience professionnelle et le dévouement des médecins et personnels soignants qui permet encore à l’hôpital public de continuer à remplir ses missions : « En dépit de tout ce dont on vient de parler, malgré tout, les équipes continuent à répondre présent. Elles font du mieux qu’elles peuvent même si elles sont fatiguées, qu’elles ont le sentiment de devoir bâcler leur travail, parfois.
Même si elles déplorent de ne plus pouvoir être en mesure d’accorder en permanence cette part d’humanité si précieuse à leurs patients, elles s’engouffrent encore dans cet accompagnement dès qu’elles le peuvent car elles ressentent encore une vraie appétence pour ça. Je pense sincèrement que nous sommes toutes et tous engagés pour faire de notre mieux, pour conserver et développer encore notre technicité, et que nous avons besoin d’être reconnu pour cette excellence professionnelle mais aussi relationnelle. Or actuellement, et cela fait longtemps et cela dure puisque le président de la République lui-même a récemment déclaré qu’il fallait encore en rajouter sur la baisse des moyens consacrés au service public de santé, les équipes de l’hôpital public pensent que cette reconnaissance-là leur est déniée… »

Retrouvez les autres articles de notre grand dossier sur l’hôpital public :

– Hôpital public : hôpitaux en détresse, patients en danger
– Le témoignage du Docteur Syamak Agha Babei,
médecin urgentiste et délégué de l’Association des Médecins Urgentistes de France
– Le témoignage de Jean-Baptiste Dewier, infirmier urgentiste

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