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Partout en France, les personnels des hôpitaux publics, accablés depuis des années par les vagues de réductions financières drastiques qui s’enchaînent, disent leur immense fatigue et leur révolte. À Strasbourg comme ailleurs, c’est désormais au grand jour qu’ils clament leur grande crainte : voir se paupériser le service public hospitalier français, qui faisait l’admiration du monde entier il y a si peu de temps encore…

 

C’est notre santé qui est en danger…

Depuis plus d’un an, nous avions décidé de nous intéresser à cette politique drastique de réductions budgétaires dont est victime l’hôpital public, chaque année de plus en plus importantes depuis une quasi décennie…

En décidant la publication de ce dossier dans le présent numéro de Or Norme il y a quatre mois maintenant, nous ne pensions pas que l’actualité viendrait souligner notre enquête de façon aussi tragique.
La mort, le 29 décembre dernier, de Naomie Musanga qui, seule à son domicile et souffrant d’intolérables douleurs au ventre, a composé le numéro d’urgence qui l’a mise en contact avec une opératrice du Samu qui n’a pas décidé, avec un sidérant et incroyable dédain, de donner suite à son appel au secours, a provoqué un véritable séisme au sein de l’hôpital public français.
Dès les faits avérés, et seulement après que l’enregistrement audio de cette tragique conversation téléphonique ait été rendu public par la famille de la victime, le mois dernier, des enquêtes administratives et une enquête préliminaire du parquet de Strasbourg pour « non-assistance à personne en péril » ont été ouvertes et la famille de la malheureuse jeune femme a porté plainte.
Laissons donc le temps à l’administration et à la justice de suivre leurs cours… mais, bien sûr, la légitimité de notre choix d’enquêter sur les conditions budgétaires qui contraignent si sévèrement tous les établissements hospitaliers publics de notre pays a été d’autant renforcée après la révélation du si triste destin de cette jeune femme de 22 ans dont le seul crime aura été de ne pas avoir réussi à convaincre verbalement une standardiste auprès de laquelle elle appelait au secours…

Dans les pages qui suivent, des personnels hospitaliers et des médecins témoignent à visage ouvert des extrêmes difficultés qu’ils rencontrent au quotidien pour nous soigner. Oui, nous soigner, vous, moi, nous tous, tant il est évident que nous sommes tous susceptibles un jour ou l’autre de nous retrouver à l’hôpital public et d’avoir à compter sur son efficacité, son savoir-faire, son dévouement, sa bienveillance…

Dans les colonnes qui suivent, vous ne trouverez pas de reportage effectué dans les services du Nouvel Hôpital Civil de Strasbourg. Nous avions en effet souhaité réaliser ce reportage pour bénéficier d’une vision aussi large que possible de la situation du NHC dans son ensemble. Sa direction a refusé de nous autoriser l’accès à l’établissement.
Nous aurions également aimé recueillir l’opinion du directeur du NHC et nous entretenir avec lui de la situation précise et des pistes d’avenir envisagées. Vous ne trouverez pas non plus de trace de cet entretien, la direction ayant également répondu par la négative à notre demande d’interview.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la réalité est qu’en 2018, à Strasbourg, un magazine d’information se voit contraint de publier une enquête sur l’hôpital public, sans que le point de vue de la gouvernance de l’établissement, pourtant dûment sollicité, ne figure dans ses colonnes…

 

Hôpitaux en détresse, patients en danger

C’est le titre alarmiste du livre de deux professeurs ardents défenseurs du service public hospitalier français. L’un d’eux est Christian Marescaux, l’ancien chef de l’unité neuro-vasculaire du CHU de Hautepierre, à Strasbourg qui signe dans ce livre des pages accablantes regroupées sous le chapitre « Le destin funèbre d’un lanceur d’alerte ». Un témoignage édifiant…

Plus un mètre carré de libre dans la célèbre salle blanche de la librairie Kléber le vendredi 18 mai dernier. Le public est venu en masse pour écouter le témoignage du professeur Philippe Halimi, chef de service de radiologie de l’hôpital européen Georges-Pompidou à Paris et son collègue strasbourgeois le professeur Christian Marescaux, les deux co-auteurs du livre-choc Hôpitaux en détresse – Patients en danger  (Editions Flammarion) qui d’entrée, figure dans les meilleures ventes des essais.

Plus de deux ans après le suicide du professeur Jean-Louis Mégnien à l’hôpital Georges-Pompidou, Philippe Halimi, son ami proche, revient d’abord longuement sur la mort de ce praticien émérite, aimé de tous, et n’hésite pas à dénoncer « ce mal insidieux qui divise les équipes et laisse à terre des gens qui perdent le goût de travailler, parfois même le goût de vivre… » Il est beaucoup question de harcèlement dans les témoignages présentés dans le livre, on y parle de « méthodes managériales nuisibles », de « mises au placard ou en recherche d’affectation »,  et on y lit notamment cette phrase terrible : « Dans le milieu hospitalier, le harcèlement a été utilisé, consciemment ou non, comme technique de management. La méthode est tellement efficace que l’harcelé, se sentant fautif, se tait et s’efface, parfois par le suicide, et n’a plus les ressources de combattre celui qui l’agresse ».

« On est en train de tuer l’hôpital public »

Christian Marescaux, le professeur strasbourgeois, a noté dès 2007 des dysfonctionnements graves dans  son hôpital de Hautepierre et a choisi de les dénoncer, en ne cessant de donner l’alerte. Il a payé très cher son attitude responsable en étant soumis pendant plusieurs années à une campagne d’intimidation, de harcèlement et de calomnies à laquelle ont participé tour à tour, écrit-il dans le livre, « la direction générale du CHU, le conseil départemental de l’Ordre des médecins du Bas-Rhin et les responsables des pôles de neurologie et de radiologie ». Depuis, on lui a retiré la direction de son unité, le faisant ainsi littéralement disparaître des organigrammes du CHU de Hautepierre.

Dans le livre, Christian Marescaux signe quelques lignes qui fournissent une parfaite introduction à notre enquête sur la situation actuelle de l’hôpital public : « La direction (de l’hôpital public – ndlr) fait tous les jours la démonstration de son incapacité à faire vire un CHU ; aligner des chiffres, mettre la pression sur les personnels pour un meilleur rendement, imposer des économies à tous les étages et le silence dans les rangs, considérer le patient comme un client qui doit consommer du soin comme un produit banal, tout ceci est en train de tuer l’hôpital public. Mais avant la mort de l’hôpital, c’est celle des personnels qui menace de s’étendre. Mort professionnelle pour certains, quand d’autres ont choisi de ne plus  vivre, tout simplement, pour ne plus souffrir »

Christian Marescaux auteur hopital

Professeur Christian Marescaux

Un système qui n’a plus de sens

Ce sont donc bien les drastiques économies budgétaires auxquelles sont contraints l’ensemble des établissements hospitaliers français qui sont au centre de cette situation plus qu’alarmante. Christian Marescaux l’affirme : « Les économies qu’on nous impose n’ont aucun sens : c’est comme si on demandait à une entreprise de transport de virer ses chauffeurs et de faire ensuite une économie drastique sur le carburant en empêchant ses camions de rouler en argumentant : « on n’a plus les moyens donc on fait des économies en pratiquant comme ça ». C’est absurde, non ? Et bien, c’est ainsi que fonctionne l’hôpital public aujourd’hui : on va acheter des machines mais on va virer le personnel qui pourrait faire tourner ces machines ! Je ne crois évidemment pas que ce soit un système économique performant. Et ce système fou a bien sûr des conséquences sur les patients : il y a un énorme mensonge caché derrière ces questions d’économies. Tous les cas auxquels j’ai été confronté, dans lesquels les gens ont été maltraités, les familles baladées ou ridiculisées, les soins mal faits qui ont abouti à des drames, voire à des décès, ont coûté cent fois plus chers que le soin de base qui aurait guéri. Qu’il y ait des économies à faire, certes, mais il y aussi à mieux comprendre comment il est possible qu’il y ait autant de flou dans l’utilisation des crédits par les hôpitaux. Dans le livre est cité cet exemple à Strasbourg où le directeur de l’hôpital, pour régler son compte à un patron de service de radiologie qui lui déplaisait, a pu prendre la décision, à lui seul, d’acquérir un robot d’une valeur de plus d’un million d’euros pour faire de la radiologie interventionnelle, robot qui s’est avéré complètement défaillant d’emblée. Il s’est avéré qu’au moment même où l’hôpital de Strasbourg achetait la machine, son fabricant américain était en faillite parce que deux de ses dirigeants étaient poursuivis pour corruption, accusés d’avoir falsifié les signatures de médecin et corrompu les médecins pour pouvoir placer leurs machines… » conclut-il implacablement avant d’en arriver aux termes que nous entendons souvent, dès qu’il s’agit de faire passer un message induisant les impératives nécessités d’économies budgétaires au sein des hôpitaux publics français : « On vous parle souvent de mutualisation des personnels » s’écrit Christian Marescaux « et on veut ainsi populariser l’argument des nécessaires efforts que pourraient faire les médecins et les infirmiers pour se remplacer les uns les autres en cas de besoin. C’est comme si on réglait ainsi les problèmes de la SNCF et d’Air France en s’organisant pour que les conducteurs de train puissent suppléer les pilotes et vice-versa. On admet que les médecins soient spécialisés, c’est important, soit. Mais vous voyez le véritable mépris de classe qui existe quand on fait en sorte que les infirmières ne le soient pas. Ça voudrait dire que les infirmières sont interchangeables à volonté, qu’elles n’ont pas besoin d’apprendre, de se perfectionner : si on a un problème d’infirmière en chirurgie, on peut faire appel à une infirmière de gériatrie. Si moi, neurologue, on m’avait nommé en chirurgie ou en gynécologie, j’aurais été un danger mortel pour les patients. C’est pareil pour une infirmière ! Comment voulez-vous que les gestes paramédicaux soient correctement effectués par des gens qui ne connaissent pas le service, son fonctionnement ou ses besoins ?.. Permettez-moi de revenir un instant sur ce drame de cette jeune femme à qui la standardiste du Samu a parlé comme une chienne, je n’hésite pas à le dire : ce drame inadmissible a un rapport avec la mutualisation des compétences : si l’administration décide qu’une standardiste est capable de faire le tri des situations médicales d’urgence, on est dans le déni total. Le tri est le geste médical le plus compliqué et c’est donc le geste par essence qui devrait être effectué de la façon la plus médicale qui soit. Les mots qui sont employés par tous ceux qui prônent les économies par tous les moyens sont des mots qui mentent : mutualiser, ça veut dire qu’on n’a pas besoin de compétences, et les standardistes, on les appelle des assistants à la régulation médicale. Ce sont des standardistes, ce n’est pas péjoratif bien sûr, mais il faut qu’on arrête les grands mots, ce sont des standardistes, point ! La réalité est simple : on demande à des standardistes mal payées de juger de la gravité des urgences parce qu’on ne veut pas demander au Samu et aux urgences de répondre avec des personnes compétentes !  »

Un gâchis terrible

Aux côtés de Christian Marescaux, le professeur Philippe Halimi constate que « les problématiques de dysfonctionnement de l’hôpital qui finissent par influer sur la qualité des soins sont maintenant clairement mis sur la place publique. Dans l’hôpital où je travaille, j’ai des collègues chirurgiens qui me disent qu’ils sont en train d’apprendre l’espagnol car leurs infirmières de bloc parlent très mal le français et donc, pour pouvoir leur demander le bon instrument, il faut qu’ils se mettent à l’espagnol ! Vous voyez bien qu’on est en train de mettre en permanence rustine sur rustine là où on peut encore les mettre mais on sait très bien que ça ne se passe pas bien… On reste dans un système extrêmement rigide qui veut imposer à tout prix les choses. Il va bien falloir quand même réinsuffler de l’argent. Cela fait plus de dix ans qu’on nous impose des économies et ça n’est jamais assez. On nous supprime donc de plus en plus de moyens et ça n’arrête jamais. C’est ce type de management qui est étudié désormais dans les écoles de management du monde entier et qu’on appelle « le management à la française » : un management vertical, sans rétroaction, et qui va dans le mur. Le monde de l’entreprise le sait bien : vous ne pouvez pas bien faire marcher une entreprise si vous n’avez pas l’adhésion de la majorité du personnel. Même les managers les plus durs disent que cette forme de management à la française est inutile parce qu’au départ, il se peut que vous amélioriez à la marge mais très vite, le personnel n’adhérant pas, ça chute lamentablement. Depuis dix ans, on est dans une incroyable politique de restrictions budgétaires et pourtant, on continue à perdre de l’argent. Ça ne marche pas donc il faut, à un moment donné, revenir en arrière. Ce qui est terrible dans notre pays, c’est qu’on veut aller jusqu’au bout de la logique jusqu’à aller dans le mur, voire même persister dans l’épaisseur du mur ! Le bilan est terrible : on entend encore dire que le système de soins français est le meilleur au monde. C’est faux !  Depuis des années, on ne cesse de dégringoler au classement, on doit être aujourd’hui aux alentours de la 15ème place… C’est un gâchis terrible : je le redis, on a des équipes médicales fantastiques en France mais elles sont paralysées par un système absurde qui provoque un manque de moyens, le manque d’initiatives qu’on leur accorde puisque ce sont des comptables qui dirigent l’hôpital public et non des médecins et le manque de considération envers les personnels soignants : la réalité du terrain est celle-là, elle est évidemment très loin des grands discours… »

Professeur Philippe Halimi

Professeur Philippe Halimi

Prendre le flambeau de la révolte

Le témoignage à charge des deux professeurs est accablant. Christian Marescaux souligne que ce sont « les équipes de soin qui permettent de tenir dans cette situation! Cette notion d’équipe qui est évidemment indispensable pour le bon fonctionnement de l’hôpital, c’est ce que l’administration va démolir. Le principal reproche qu’on a pu m’opposer lors de mon parcours de professeur à l’hôpital, c’est d’avoir mis sur pied des équipes solidaires. Lors de l’audience du procès en diffamation que m’a fait l’hôpital il y a deux ans, des représentants de la totalité du personnel paramédical étaient présents et ils avaient même fait savoir à la direction qu’ils prenaient une journée de congé pour être présent au tribunal à mes côtés. Ça signifiait évidemment que cette équipe fonctionnait bien, qu’elle était soudée et très efficace. Mais une fois cette équipe démolie, je n’étais soudain plus rien et il était alors facile de me virer… »

Et c’est le professeur Halimi qui va enfoncer le clou encore plus profond, en parlant de l’avenir des jeunes médecins au sein d’un système tout entier dominé par les financiers qui dirigent désormais les hôpitaux : « Ce que vient de souligner Christian est essentiel à comprendre. Il a été victime de ce que souhaitent les actuels directeurs des hôpitaux publics et c’est tout sauf le hasard : comme l’équipe est une chaîne soudée par une forte solidarité, ils n’ont pas les moyens d’y entrer. Alors, ils la cassent et c’est là que commence cette lente érosion du système public de santé : à partir du moment où le pouvoir est offert à cette administration-là, les secrétaires des médecins chefs de service ne dépendent plus d’eux mais d’un secrétariat général de l’établissement, les manipulateurs de radiologie vont dépendre d’une infirmerie générale de l’hôpital et tutti quanti. Donc, à un moment donné, quand les dysfonctionnements sont avérés, vous n’avez plus la main sur rien. C’est pourquoi mes plus jeunes collègues n’en peuvent plus : ils voient bien que le chef de service expérimenté que je suis est réduit à la portion congrue. Et ça ne les intéresse plus de poursuivre leur voie, ils n’ont pas envie de subir encore plus ce système-là. Aujourd’hui, il faut bien réaliser que voir un collègue qui a cinquante ans et qui s’arrête brusquement n’est pas une chose rare. C’est donc très clair : d’un côté, il y a des pertes considérables de personnels de soins et, à l’autre bout de la chaîne, des jeunes médecins qui ne veulent plus faire carrière à l’hôpital. Je prétends que ce qui se passe actuellement met en jeu la survie du système hospitalier public qui, pourtant, a fait l’admiration de tant et tant de générations de citoyens. C’est bien pourquoi j’encourage tous mes collègues et les personnels hospitaliers à prendre le flambeau de la révolte en se disant : je ne suis pas sûr qu’on y arrivera mais ce qui est sûr, c’est que si on ne bat pas, notre système hospitalier public ne survivra pas… »

Après le témoignage accablant de ces deux professeurs, nous restait à nous pencher sur la réalité concrète de l’hôpital public strasbourgeois. Au Nouvel Hôpital Civil (NHC), le service des Urgences est sous tension depuis une éternité et est particulièrement emblématique des immenses difficultés auxquelles les personnels de santé doivent faire face jour et nuit.

C’est donc là que nous avons enquêté… 

Retrouvez les autres articles de notre grand dossier sur l’hôpital public :

– Le témoignage du Docteur Syamak Agha Babei,
médecin urgentiste et délégué de l’Association des Médecins Urgentistes de France
– Le témoignage de Jean-Baptiste Dewier, infirmier urgentiste
– Le témoignage de Catherine Fernandez, médecin hospitalier

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