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Ce jeune franc-comtois d’origine (31 ans) est arrivé au service des Urgences du NHC il y a trois ans, après avoir débuté sa carrière dans le même service d’un petit hôpital du Jura. Son but était de « pouvoir acquérir une plus grande expérience, au sein d’un CHU dans une grande ville ».

Entré à l’âge de douze ans chez les sapeurs-pompiers, devenu pompier-volontaire à dix-huit ans et après dix ans de pratique, Jean-Baptiste Dewier réalise alors que son souhait est « d’être plus proche du malade, plus proche du soin et de m’impliquer dans les situations d’urgence ou de détresse. Je souhaitais aller au-delà de l’action de premier secours et travailler avec les patients, les malades, les familles… » dit-il en parlant de quasi vocation, en ce qui le concerne.

Après trois ans…

« Les urgences sont la porte d’entrée à l’hôpital » raconte Jean-Baptiste Dewier. « Les gens qui les fréquentent se font ainsi une idée de la façon dont fonctionne un hôpital mais c’est évidemment une vision partielle qui s’offre à eux. Car, cet hiver, on a connu des conditions d’accueil incroyablement compliquées avec des séjours de six heures dans une salle d’attente pleine pour des gens qui souffrent parce qu’on n’a plus une place de libre, avec des ambulances qui arrivent sans cesse et font la queue devant l’entrée et attendent quelquefois pendant cinq ou six heures. Alors, oui, vu de l’extérieur, les urgences sont l’endroit où il y a le plus gros flux de patients, ça tourne beaucoup, on ne sait pas ce qui peut arriver, c’est tout sauf la routine mais après avoir dit tout ça, nous savons tous que dans les autres services, les conditions de travail sont assez rudes aussi. Ceci dit, on sait bien que parfois, les gens pensent que nous ne sommes pas assez efficaces mais ils ne savent que ce n’est pas à notre niveau que ça bloque ! »
Jean-Baptiste Dewier n’hésite pas à souligner que « depuis trois ans que je suis à Strasbourg, j’ai pu constater l’extrême dégradation de la situation du service. À mon arrivée, je me souviens qu’on gérait bien les flux, on pouvait les prévoir, anticiper les pics d’activité hebdomadairement, ou le jour, la nuit, durant les vacances… Depuis un an et demi, c’est fini : la nuit, le jour, le service est plein, les admissions sont permanentes et on a beaucoup de mal à trouver des lits dans les autres services ce qui est pourtant l’essence-même de notre job ! Donc, les personnes restent dans les couloirs, à dormir la nuit sur des brancards ou carrément dans les ambulances, à l’extérieur, ce qui d’ailleurs provoque nombre de problèmes avec les sociétés ambulancières. Nous, on fait de notre mieux et on parvient tant bien que mal à conserver une relation correcte avec les chauffeurs ambulanciers ou les pompiers… »

Ça nous rend fou !

Quand on aborde avec lui les risques que cette situation peut faire courir aux patients, l’infirmier urgentiste ne mâche pas ses mots : « Deux hôpitaux français, ces derniers temps, ont connu une situation de décès de patient dans leurs couloirs, du fait de la charge de travail et du peu de ressources dont ils disposaient. À Strasbourg, heureusement, on n’en est pas arrivé jusque là mais on a vu des situations se dégrader alors qu’une prise en charge normale l’aurait évité : ces gens étaient en attente dans un couloir avec leur ambulancier ou isolés dans un coin avec des patients partout et nous qui étions obligés de courir d’un endroit à l’autre, sans compter le manque de box, de matériel quelquefois. Avec ce flux tendu permanent, on n’a que quinze box alors qu’on peut avoir jusqu’à trente-sept personnes en attente de soin. La dernière fois où j’ai quitté mon service, les trente-sept brancards étaient utilisés et, de mémoire, j’avais huit autres patients dans la zone d’accueil que j’avais déjà vus et qui étaient dans l’attente d’un brancard, huit attendaient dans le couloir avec leur ambulance à l’extérieur et cinq autres en salle d’attente dite piétons, qui étaient venus par eux-mêmes. Je résume : 37 patients en zone, aucun départ de prévu et 21 autres à installer ! Quand tu quittes ton service, tu te dis que tu ne peux plus faire ton travail, que tu ne fais que limiter les dégâts en faisant au mieux pour espérer que la situation ne se dégrade pas plus ! Ça nous rend fou quand, par exemple, tu pars le soir et que tu vois une petite mamie et que tu la retrouves le lendemain matin au même endroit, sur un brancard inconfortable au possible ! Déjà, ce serait inadmissible dans un petit hôpital sans grands moyens mais là, on est à Strasbourg, dans une capitale européenne ! On attend quoi pour prendre conscience de tout cela? Qu’un parlementaire européen se retrouve un jour aux Urgences et hurle au scandale ?… »

infirmier urgentiste strasbourg

Jean-Baptiste Dewier, infirmier urgentiste depuis trois ans

Lutter…

« On paye cash cette politique de fermeture forcenée de 100 000 lits depuis dix ans (sur tout le territoire national –ndlr) et Emmanuel Macron vient de déclarer qu’il faut encore faire 1,8 milliard d’euros d’économies en plus. Mais où va-t-on aller les chercher ? On a déjà tellement tiré sur la corde… Est-ce qu’on veut ainsi casser le service public de santé ? On est clairement dans une stratégie bien connue, celle qui consiste à faire se dégrader sciemment une situation, donc créer d’énormes problèmes, alerter sur cette dégradation et annoncer qu’on est contraint de prendre des dispositions drastiques… Et les gens, qui ne sont pas bien informés, acceptent tout ça comme si on n’avait pas d’autre choix… »
Une question nous trottait dans la tête depuis longtemps, à côtoyer ces hommes et ces femmes, tous amoureux de leur métier et à qui on impose des conditions aussi injustes et brutales. La motivation en souffre-t-elle, est-ce que le découragement ne menace pas ? « Bon, dans dix ans, peut-être aurais-je changé de travail » répond Jean-Baptiste « d’ailleurs, je vous avouerais que beaucoup de collègues en parlent. On se dit tous la même chose, au fond : je n’en peux plus, je vais faire autre chose. Et quand nous allons au fond des choses, on se dit même que non seulement on partira mais qu’on changera carrément de métier, fleuriste, commerçant, n’importe quoi mais plus dans l’hôpital public. Je connais des collègues chez qui le stress a provoqué des ulcères, par exemple. Notre encadrement essaie de trouver des solutions mais c’est souvent deux pas en avant, et un pas en arrière. Et puis, c’est souvent Ubu aux Urgences, il y a des promesses tenues à moitié au mieux ou oubliées, carrément. Bref, les Urgences, c’est comme un manège en folie que personne ne maîtrise plus. Et à côté, il y a cette disparité entre l’hôpital public et les cliniques privées : on n’est pas dupes, on sait bien qu’ils peuvent, eux, refuser des admissions. Nous, on est obligé d’accepter tout le monde, on n’a pas le choix. Mais les cliniques privées bénéficient elles aussi des financements publiques alors, comment peut-on leur laisser le choix de prendre ou non des admissions ? Je ne comprends pas. Ou plutôt, je comprends trop bien… » conclut Jean-Baptiste Dewier avec un sourire au coin des lèvres qui en dit long…

Retrouvez les autres articles de notre grand dossier sur l’hôpital public :

– Hôpital public : hôpitaux en détresse, patients en danger
– Le témoignage du Docteur Syamak Agha Babei,
médecin urgentiste et délégué de l’Association des Médecins Urgentistes de France
– Le témoignage de Catherine Fernandez, médecin hospitalier

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